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Les pressions du B’nai Brith
Le B’nai Brith confond ses propres valeurs, qui sont des valeurs idéologiques partisanes, avec les valeurs canadiennes qui, elles, puisent à d’autres sources.
Mario Cardinal
Le Devoir
jeudi 26 juillet 2007


Ainsi donc, selon le B’nai Brith, Stéphane Dion devrait répudier immédiatement Jocelyn Coulon comme candidat libéral dans Outremont à cause de ses « préjugés anti-Israël ». En lisant cette nouvelle dans Le Devoir du 24 juillet, je me suis souvenu d’une déclaration du Congrès juif du Canada lorsque, il y a quelques années, des câblodistributeurs avaient demandé au CRTC l’autorisation de diffuser la chaîne al-Jazira. « Al-Jazira est un médium qui diffuse des informations qui vont à l’encontre de nos valeurs canadiennes », avait protesté Joseph Gabay, alors président de la section québécoise de l’organisme.

La position du B’nai Brith me semble s’inspirer de la même vision des valeurs canadiennes. « Ses idées [de M. Coulon] ne sont pas conformes à la politique traditionnelle canadienne », soutient l’organisme, qui fait de la défense des droits de la personne l’un de ses credos. Le B’nai Brith confond ses propres valeurs, qui sont des valeurs idéologiques partisanes, avec les valeurs canadiennes qui, elles, puisent à d’autres sources.

En prétendant assimiler les valeurs canadiennes aux siennes, c’est aux miennes qu’il s’attaque. Puis-je toujours, sans aller à l’encontre des valeurs canadiennes, désapprouver sans nuances l’occupation israélienne des territoires palestiniens ? Puis-je, au nom de mes propres valeurs et en m’inspirant de la tradition humanitaire canadienne, dénoncer le massacre des centaines de Libanais en juillet 2006 ? Ai-je encore, sans risquer d’être taxé d’antisémitisme, le loisir de soutenir que le gouvernement d’Israël est à ce point tombé dans la démesure au Liban que sa guerre peut être qualifiée de criminelle ? Ai-je le droit de penser — et de dire — que, si Israël cessait de voler les terres des Palestiniens, d’agrandir son territoire en invoquant fallacieusement des raisons de sécurité, s’il rentrait à l’intérieur de ses véritables frontières, le Hamas deviendrait quantité négligeable en Palestine ? Puis-je être horrifié par ce qui se passe à Gaza sans que l’on prétende que je suis anti-Israël ? Puis-je refuser le manichéisme bushiste et qualifier la politique américaine au Moyen-Orient d’hypocrite, d’intellectuellement malhonnête et de profondément inhumaine sans être irrémédiablement classé dans le camp du mal ? Ai-je la possibilité, au nom des valeurs canadiennes de liberté de conscience et de parole, de dénoncer, tout en lui reconnaissant le droit de la soutenir, la position du B’nai Brith sur la candidature de Jocelyn Coulon ? En somme, puis-je être candidat d’un parti national reconnu en terre canadienne sans épouser la vision du B’nai Brith de ce que doit être la politique étrangère canadienne ?

Qu’on ne se méprenne pas. Je n’ai aucune sympathie pour le Parti libéral fédéral ou pour Stéphane Dion. Mais je considère que M. Dion a le droit de nommer M. Coulon au ministère qu’il jugera à propos de lui confier et je le soutiendrai s’il doit résister au chantage du B’nai Brith ou de n’importe quel autre organisme qui voudrait porter atteinte à sa liberté de choisir qui il veut dans son cabinet, si jamais il devient premier ministre.

J’ai vu, dans la réponse de M. Coulon au communiqué du B’nai Brith telle qu’elle a été rapportée dans Le Devoir, un pas de danse qui m’a quelque peu agacé. Vacille-t-il déjà devant la menace d’un rejet massif de la communauté juive d’Outremont le jour de l’élection ? Vaut mieux vider la question tout de suite. Je demande aux autres candidats, le conservateur Gilles Duguay, le néo-démocrate Thomas Mulcair et le bloquiste Jean-Paul Gilson, de rappeler, aux côtés de Jocelyn Coulon, les vrais valeurs canadiennes en matière de politique étrangère, qui ne sont pas celles du B’nai Brith, mais plutôt des valeurs de neutralité positive dans la tradition de Lester B. Pearson. Je n’aurai que mépris pour celui ou ceux qui chercheront à se gagner des votes sur une question aussi importante que celle-là.

***

Mario Cardinal, Auteur

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