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BATAILLE POUR LES COEURS DES IRAKIENS
Les mouches et le vinaigre
Marie-Joëlle Zahar
La Presse
samedi 13 janvier 2007


C’était le discours de la dernière chance. Dernière chance pour un succès américain en Irak ; dernière chance pour sortir l’Irak du bourbier dans lequel il s’enlise. Le discours livré mercredi soir par le président Bush a déçu.

L’obstination de maintenir le cap en termes de stratégie militaire dérange certains. Selon d’autres, la foi (presque aveugle) en la volonté et la capacité des autorités irakiennes de faire leur part est infondée. Oui, le nombre additionnel de soldats est mince pour renverser les tables et transformer une déroute en succès ; oui, le gouvernement irakien est à la fois trop faible et trop peu fiable pour être érigé en pilier essentiel de la nouvelle stratégie. Mais ce n’est pas vraiment là que le bât blesse.

L’erreur principale du discours et de la stratégie est encore plus fondamentale. M. Bush et ses acolytes n’ont pas compris que la bataille pour les coeurs et les esprits des Irakiens ne peut pas être gagnée à coups de bâton.

Rendons à César...

Rendons à César ce qui lui appartient : M. Bush a raison un retrait précipité de l’Irak mènerait à une défaite cuisante. Ce retrait serait inacceptable à d’autres égards. Les États-Unis ont contribué à la création du bourbier irakien ; il leur incombe d’essayer sérieusement d’aider à sa résolution. Il faut donc rester en Irak et aider à stabiliser le pays. Il faut également se donner les moyens d’atteindre cet objectif. Un nombre suffisant de troupes et des règles d’engagement adéquates sont nécessaires. Ils ne sont pas suffisants.

Les problèmes sécuritaires irakiens sont intimement liés aux questions politiques. Les élections de 2005, une réalisation extraordinaire selon M. Bush, ont cristallisé domination chiite et autonomie kurde. Elles ont nourri craintes et ressentiments, enhardi les extrémistes peu enclins au compromis, et contribué à l’augmentation de l’insécurité et de la violence. Une solution militaire assortie de timides projets de reconstruction n’est pas à même de gérer les épineux dossiers politiques dont dépendent, en partie, la sécurisation et la stabilisation de l’Irak. Dans un pays où une méfiance extrême règne entre sunnites, chiites et kurdes, la solution politique ne peut être dévolue aux seuls acteurs internes. Ceux-ci doivent être accompagnés dans le processus qui leur permettra de jeter les fondements d’un futur commun. Là-dessus, le plan Bush est muet.

Pour George W. Bush, la bataille de l’Irak fait partie intégrante de la guerre contre le terrorisme. Dans son discours, le président américain défend cette lecture qui avait déjà servi à justifier l’envoi de troupes américaines en Irak en 2003. Dans une région volatile, où plusieurs pays aspirent au rôle de puissances régionales et où tous, sans exception, peuvent faire valoir des inquiétudes plus ou moins justifiées à l’égard les uns des autres, le discours de M. Bush risque de mettre le feu aux poudres. Ses menaces à l’égard de l’Iran et la Syrie, sa décision de déployer des missiles Patriotes dans le Golfe, sa prise de position très claire dans les conflits internes au Liban et dans les Territoires occupés ont de quoi inquiéter tout observateur averti.

La stratégie régionale esquissée par le président américain dans son discours ressemble à celle ébauchée pour l’Irak. Des détails militaires sans contrepartie politique, une prise de position non-déguisée en faveur de certains protagonistes dits modérés dans les luttes politiques internes, le tout au nom de la « lutte idéologique décisive de notre temps ». M. Bush ne semble pas avoir compris : on ne peut réduire les conflits du Moyen-Orient à leur dimension idéologique, les enjeux sociaux, politiques et économiques étant autant, sinon plus, importants. Même si tel était le cas, une lutte idéologique ne peut être gagnée uniquement sur un champ de bataille. On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre.

Marie-Joëlle Zahar
L’auteure est professeur de science politique à l’Université de Montréal.

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