À fête du mort, y’avait juste moi d’pas triste
Plume Latraverse
Salut Pierre,
Je ne me souviens plus quand on s’est connu… C’était en 97 ou en 98 je pense… Je ne sais plus. J’étais un jeune con bien vert à l’époque. J’étais en train de rédiger ma maîtrise en théologie et j’écrivais de la poésie et des dramatiques que je lisais un peu partout, dans des bars, des lofts abandonnés restaurés en salle de spectacle d’un soir. De fil en aiguille, je ne me souviens plus trop comment, je me suis retrouvé dans un studio à Radio-Canada avec Jean Gagnon et Michel Garneau. Les décrocheurs d’étoiles que ça s’appelait à l’époque. Tu y étais aussi. Tu y tenais une sorte de chronique où tu étais toi-même. Juste toi-même, ça suffisait.
Le jeune con que j’étais était très impressionné par le vieux con expérimenté que tu étais devenu. J’entrais dans le studio une ou deux fois par mois, des vendredis soirs, presque gêné. Te disais bonjour. Toi aussi tu avais l’air timide. Tu ne parlais pas trop fort, me demandais qui j’étais, ce que je faisais. « J’étudie la théologie politique et la mythologie des médias » que j’avais répondu pompeusement. Ça avait allumé Jean Gagnon qui réalisait l’émission. « Tu devrais nous en parler au micro, qu’il m’avait demandé, penses-tu que ça te tenterait ? ».
Mets-en que ça me tentait. D’aussi loin que je me souvienne, c’est là que j’ai pris goût à la chronique, à la liberté de penser et de parler. Ça a duré quelque temps et je me souviens que j’étais pas mal fier d’être dans ce décor avec toi, Garneau et quelques autres qui venaient là prendre la parole en toute liberté. Comme bien d’autres jeunes cons de ma génération, j’avais soif de cette liberté et d’une certaine manière tu étais une sorte d’exemple dans ce domaine. Tu faisais partie de ceux qui nous permettaient de croire qu’on pouvait faire beaucoup avec peu, que l’urgence de créer devait être reconnue et respectée pour ce qu’elle est : une urgence justement.
Je me souviens être tombé sur le cul en voyant Le temps de bouffons sur une vieille cassette VHS que ma blonde avait acheté je ne sais plus trop où. Tombé sur le cul parce que c’est un $%/$/ de coup de pied dans le ventre, le contenu de ce film, mais aussi, sinon plus, à cause de son contenant : un jeune con avec une caméra qui bave les vieux bonzes de la finance occupés la plupart du temps à nous fourrer de manière éhontée.
Pour moi, tu étais un des experts dans le genre, un exemple à suivre, un dur à cuir des do-it-yourselfer. Tu étais au cinéma ce que Plume et Desjardins sont à la chanson, ce que Ronfard et Gravel étaient au théâtre : un esprit libre pour qui les conditions matérielles ne doivent pas faire obstacle à l’urgence de créer.
Il suffit de constater l’état actuel des choses pour voir comment ce message, hérité de créateurs de ta trempe, a fait des petits, dans tous les domaines de la création. On avait compris : prends ce que tu veux, un micro, une caméra, un vieux 4-track, ce que tu as sous la main, un costume acheté aux puces, n’importe quoi, mais shoote ton point. Fais-le maintenant et toi-même.
Je ne sais pas trop comment ça s’est passé, mais à un certain moment donné, il me semble que tu n’as pas vu ceux qui marchaient à ta suite. C’est toi qui l’a dit… Tu étais “un homme d’un autre siècle”, “un primitif égaré”… En tout cas, rien n’a pu laisser croire que tu entrevoyais ce qui se tramait à l’aube de ce nouveau millénaire ; qu’une cohorte de jeunes créateurs, inspirés par toi et par d’autres, allait prendre d’assaut la vie sociale au Québec, dans tous ses recoins : cinéma, musique, chanson, théâtre, médias, etc. Une cohorte avec ses propres urgences. Nous avions appris ta méthode, nous partagions sans doute ta rage de dénoncer les crosseurs et ta soif de liberté, mais nous devions affronter un nouvel obstacle. Le monde avait changé, les rôles s’étaient inversés : les riches qui mangent du pauvre, c’est nous, maintenant… C’étaient nos propres dogmes qu’il nous fallait remettre en question.
C’est tranquillement devenu un paradoxe insoutenable… Car si cette remise en question touchait de près ou de loin tes propres croyances, on se faisait ramasser à coup de deux par quatre discursifs, et pas à peu près. Tout le monde y passait. Mes collègues créateurs qui jouent sur les scènes du Canada Day le 1er juillet, nos alliés dans les luttes sociales et environnementales qui ne sont pas Québécois francophones, ou pire, qui sont Canadiens, ceux pour qui la souveraineté n’est pas la priorité : des mous, des lâches, des carpettes, des blokes, des ennemis que tu disais… Et pourtant, j’ai l’intime conviction qu’ils avaient appris de toi, au moins en partie, à se tenir debout envers et contre tous… Quitte à le faire aussi contre toi.
C’est ça le souvenir que je vais garder, l’héritage que tu as laissé à ma génération qui sera, à ton image, paradoxale. D’une part, l’urgence de créer et de dénoncer, même avec des mots pas très jolis et les moyens du bord, ce que nous percevons comme des injustices et des obstacles à notre liberté. D’autre part, ce que tu as manqué en fin de course : l’importance de se remettre soi-même en question et de constater que tôt ou tard, ce sont nos propres dogmes qui devront être déboulonnés par ceux qui nous suivent.
Quoi qu’il en soit, si tu n’étais pas déjà mort, tu le serais aujourd’hui sans aucun doute… De rire ! Ils ont fait une ligne ouverte sur toi à Maisonneuve en direct ! Le gros Coderre, comme tu l’appelais, a claqué la porte à peu près en même temps que toi et a donné un maudit bon spectacle. J’ai vu sur un forum de discussion un illuminé qui a collé ta face sur l’icône du Che Guevara ! Les révolutionnaires de fin de semaine utilisent déjà tes paroles comme des slogans, à croire qu’ils attendaient que tu meures. Il y a même un drôle qui veut changer le nom de la rue Amherst pour lui donner ton nom ! Ils en on même parlé à l’émission de Dumont ! La totale je te dis ! Je pense que tu aurais sans doute rigolé un bon coup.
Allez. Repose-toi là… Et t’inquiète… On est encore cons et on va continuer.
Source
http://bangbangblog.com/pierre-falardeau-les-morts-sont-tous-des-braves-type (...)

