« Pour entrer en relation avec l’autre, il faut d’abord être soi-même. »
Boutros Boutros Ghali

Les héritiers du refus

samedi 29 mai 2010

Une lettre circule, Le mépris des revues culturelles, contre la politique du ministère du Patrimoine canadien. Désormais, le Programme d’aide aux magazines artistiques et littéraires ne subventionnera que les publications qui se vendent à plus de 5000 exemplaires par année. Ce-la exclut la plupart des revues culturelles. Toutefois, le ministère propose aux perdants un soutien en « innovation commerciale », moyennant la présentation d’un plan d’affaires.

La lettre est signée par vingt-sept revues, parmi lesquelles Liberté, Jeu, Intermédialité, 24 images, Relations et Spirale, dont le dernier numéro con-tient un éditorial étonnant de Patrick Poirier : « De quoi hériteront-ils ? » D’habitude, à Spirale, on se soucie peu d’héritage. Et la protestation des vingt-sept en appelle aussi à l’héritage, réclamant que le gouvernement continue à financer des revues qui, « en se mettant au service de la culture vivante, en prenant le risque d’une parole critique exigeante, contribuent à l’élaboration et à la constitution du patrimoine à venir ».

Demander de l’argent pour faire le patrimoine de l’avenir, le tour est admirable ! Je me demande pourtant si le fait — cent fois vérifié au XXe siècle — du « retour d’opinion qui place au rang des chefs-d’oeuvre l’ouvrage incompris et ridiculisé dans un premier temps » (Valéry) peut s’appliquer aux revues culturelles. Invoquer sa propre consécration patrimoniale par les générations à venir, cela peut-il impressionner les subventionnaires actuels ?

Poirier écrit que « la logique dictant que des magazines culturels et des revues de créations soient évalués selon des critères de rentabilité et de ventes, au même titre que Sentier chasse pêche, tient de l’aberration idéologique et d’une connerie sans nom ». Sans doute. Mais quelle est cette idéologie ?

Pierre Ouellet, dans Les Écrits, défend les revues culturelles parce qu’elles « donnent accès à une mémoire commune, à travers la diversité des évocations et des réminiscences personnelles ». C’est beau. Mais trop doux pour une guerre. Spirale ne sera rien pour l’avenir, ses superbes et profonds numéros s’évanouiront dans l’insignifiance si elle ne laisse en héritage un exemple de résistance politique. Par exemple, un numéro spécial digne de Refus global, des pages fumantes, rageuses, savantes, spirituelles. Faites de la critique à coups de marteau ! Soyez donc durs et à la hauteur de la culture exigeante et transgressive que vous défendez ! C’est sur votre vaillance dans cette guerre que vous serez jugés dignes d’avoir des héritiers.

Il y aura bientôt dix ans, Radio-Canada abolissait la seule radio où l’on parlait des livres exigeants. S’il y eut jamais un média différent, c’est bien celui-là. Or, pour remplacer une radio sans pareille par une radio comme les autres, pour justifier de la détruire et de mettre à sa place la plate Espace Musique, qu’a fait Radio-Canada ? Elle a invoqué la diversité !

Toute la culture va y passer. Sur le site de 24 images, on rappelle que des cinéastes québécois ont lancé une pétition contre le nouveau président de la SODEC, M. Macerola. Quand on a suivi étape par étape la destruction de la Chaîne culturelle, on reconnaît sans mal dans les propos de M. Macerola le discours jadis tenu par M. Lafrance, de Radio-Canada : « Dire que la SODEC est dévouée au cinéma d’auteur devra disparaître au profit d’une SODEC dévouée au cinéma et à la diversité des styles et des genres. »

Noyer la différence (un auteur) dans la diversité, c’est la première opération. N’avait-on pas, en un premier temps, rebaptisé la Chaîne culturelle « Radio de toutes les cultures » ? Cela signifiait contre-culture de consommation, produits de l’industrie culturelle.

Quand un Paul-Marie Lapointe, un Jean-Guy Pilon dirigeaient Radio-Canada, ils n’administraient pas la société en poètes, mais pour eux il allait de soi qu’une émission sur Miron, sur Habermas, sur la musique dodécaphonique ne pouvait être soumise aux mêmes critères que La Soirée du hockey. Rien de tel chez les patrons et subventionnaires de maintenant. La rente de respectabilité héritée de l’humanisme par la modernité est épuisée. Le culturel, ils connaissent ça, les gestionnaires. Un écrivain, ça ne les impressionne pas. L’écrit n’est pas culturel. Il n’y a de culturel que le spectacle et le rêve de spectacle, inlassable remake quétaine du surréalisme. Le Cirque du Soleil et Robert Lepage étaient faits pour travailler ensemble. « Au service du succès, ils renoncent eux-mêmes au caractère d’insoumission qui leur était propre. » (Adorno)

Revues culturelles, rappelez-vous Walter Benjamin, disant dans les années trente que les poèmes surréalistes « sont au fond des prospectus pour des entreprises commerciales qui ne sont pas encore créées ». Elles le sont maintenant. La transgression a changé de bord, le rêve couche avec le commerce. Ils sont les subversifs et vous, l’institution poussiéreuse. Prochaine étape : ils attaqueront votre élitisme. Le philosophe difficile, le réalisateur sérieux, la revue qui ne pousse pas à la fête, voilà l’élite à abattre. Vous êtes l’ennemi. Vous êtes vieux, cons et abscons. La culture, et la culture la plus jeune, est redevenue ce qu’elle était avant l’insurrection de la modernité : le rêve et le soutien du pouvoir. Vous n’avez d’autre héritage à laisser que le courage agonique si justement nommé par Miron, vaillance critique et refus global appuyés sur votre exclusion même au bord de crever.


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