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Penser le Québec
Les grands exploits
Sur quelques enseignements tirés de notre folklore
Dominic Desroches
Collaboration spéciale
jeudi 31 décembre 2009


« Le 15 d’avril on est parti

On est reparti de Sainte-Geneviève,
le cap au nord bon vent derrière

On aperçut trois gros navires

On aperçut trois navires de guerre,
qui s’en venaient par notre arrière

Coups de semonce ils ont tirés,
mais avec des boulets ramés

Les boulets ont touché l’arrière,
le sang coulait comme rivière

Le capitaine s’est écrié,
y a-t-il de nos gens de blessé

Ah oui vraiment mon capitaine
il y a ici le contremaître... »

Extrait d’une chanson traditionnelle québécoise

***

Il n’est pas impertinent, en ces temps de réjouissances, de jouer le jeu de la fête et de revenir à notre folklore, car celui-ci pourrait peut-être nous réapprendre quelque chose que nous avons tendance à oublier. Car le folklore, par son essence cyclique, habite notre esprit et favorise la réflexion sur notre passé, tout en nous obligeant à repenser les fondations de notre présent. Par définition, le folklore est la reprise actuelle de notre histoire, c’est-à-dire de ce qui nous a construits et de ce qui fait que nous sommes devenus ce que nous sommes aujourd’hui.

Je me pencherai ici sur un thème important de notre tradition orale, à savoir les voyages des découvreurs. Je rappellerai à notre mémoire défaillante ce qui caractérisait la vie des nos ancêtres mariniers. Je rappellerai aussi que notre passé est celui des grands exploits et que nous avons malheureusement tendance à le refouler. Il est possible, peut-être même souhaitable, en ce temps pour le moins difficile, d’éprouver une certaine fierté d’être Québécois, c’est-à-dire des filles et des fils de grands voyageurs qui ont ouvert la voie du continent. Je veux par ce texte réactualiser, à partir de notre tradition de chansons à répondre, les exploits de nos ancêtres.

Ce qu’il en coûte de partir à la découverte d’un monde nouveau

Bien cachés dans nos fauteuils confortables, au chaud devant notre feu de foyer, nous ne réalisons plus ce que pouvait signifier, au XVIe siècle, de partir en expédition. En vérité, il en fallait du courage pour équiper des vaisseaux et se lancer à la découverte d’un monde nouveau. Quitter l’Europe, la mère patrie, pour s’embarquer sur des navires, ce n’était vraiment pas facile : c’était en fait un acte extraordinaire de courage et de fierté. Imaginons une seconde seulement le défi qui consistait à partir, en pleine incertitude, seul et sans argent, en laissant derrière la famille, les amis… sinon la sécurité de la vie bien rangée et assurée.

Mettre les voiles au XVIe siècle, c’était partir pour plusieurs mois sans savoir la date du retour, ou même s’il y aurait un retour. On le devine un peu mieux désormais : nos ancêtres ne manquaient pas de courage en se lançant dans pareille aventure sans connaissance assurée du lendemain. Il en fallait de la fierté (ou de la folie ?) pour dire à l’armateur, parfois un proche du roi, le sens du grand rêve : trouver la routes des Indes et les trésors cachés qui permettraient de payer les frais du voyage. Partir avec un équipage composé d’hommes, des vrais cependant, que ce soit de Saint-Malo beau port de mer, des villes de Bordeaux, de La Rochelle, des régions de la Lorraine ou du Perche, telle était la seule réalité...

Sur le caractère de ceux qui ont traversé les mers

Mais certains se demanderont non sans raison qui étaient ces découvreurs ? Qui sont en vérité ces hommes qui croyaient que l’avenir ne pouvait se trouver qu’à l’extérieur ? Qui sont-ils ces hommes de Nef ? Quand sur la mer on s’envoie, c’est parce qu’on croit d’abord en soi-même. Ces navigateurs, des êtres humains qui avaient confiance en eux, étaient des êtres comme nous, mais de fonds plus audacieux. Ils regardaient droit devant, prêts à se livrer vivant à l’avenir dévoreur de présent, curieux de voir ce que le monde pouvait encore offrir à leurs goûts. Ils ne regardaient pas autour en se demandant ce qu’ils pouvaient faire, ils montaient sur les bateaux et demandaient à partir. Ils n’allaient pas partir pour mourir au Pied-du-courant la tête basse, mais montrer de quoi ils sont faits. Partant d’ailleurs sans toujours bien comprendre les exigences de leur mission, ils brûlaient d’une foi puissante, comme ajustée à la grandeur de leur utopie. Certains mariniers – leurs défauts les mieux connus fussent peut-être d’aimer autant les femmes que le bon vin - n’avaient pour seuls bagages que la force de la jeunesse et la créativité. Naïfs sans doute, ils se voyaient déjà triomphants des tempêtes lors la «  grande traversée » de l’Atlantique, voilà peut-être pourquoi ils se disaient en eux-mêmes : « Allez, levons l’ancre, car l’avenir nous attend  ».

Navigateurs, soldats et marchands du monde

Or quand l’ancre est levée et que le vent se met à souffler, la mer prend les vaisseaux avec elle. Par là, elle montre aux hommes que la nature est première et que le rêve doit se fonder sur le courage, ce que n’oublieront jamais les meilleurs d’entre eux en remettant les pieds sur la terre ferme. Mais en mer, les mariniers savent bien qu’ils ont en leur possession des vivres pour quelques mois seulement, des outils et de petits présents. Ils ont aussi une culture riche - et nous n’avons pas le droit de l’oublier aujourd’hui - qui ne demande qu’à se développer dans le nouveau monde, sur le plus vaste des territoires. Pour cela, les matelots et mariniers, capables de border ou de choquer l’écoute, c’est-à-dire la voile, sont prêts à tout pour profiter du temps de la vie et des ressources de la mer. ils savent que tout est toujours devant.

Parmi les membres de l’équipage, certains ne refusent jamais les « beaux » risques. Ce sont surtout les soldats et les marchands. Et qui sont-ils précisément ceux-là ? Les soldats sont de braves jeunes hommes envoyés par le roi. Ils portent les écussons et les armes, ils portent aussi le nom de leurs pères. Ils sont souvent en quête d’une fille et d’un monde. Quand ils montent sur un vaisseau, ils doivent protéger l’or et faire en sorte que la folie des armes soit à leur avantage. Les marchands, eux, sont des hommes de promesses qui transportent des anneaux d’or et qui cherchent des épices. Engagés envers la marchandise et les valeurs qui s’échangent, ils sont prêts à « plonger » pour faire des profits. Ils sont là pour la première, la deuxième ou la troisième plonge, et ils reviendront de la prison de Londres si on les y enferment. Parfois amoureux, ils reconnaissent néanmoins la valeur de l’argent et l’importance de faire fructifier les avoirs. Ces hommes d’action savent jouer leurs investissements et voient dans le nouveau monde le lieu par excellent du risque qu’implique toute richesse. On le réalise de plus en plus : les gens de l’équipage, qui comprend sans doute des femmes, sont toujours des hommes du monde, ils parlent le français, langue du royaume, et ils ont les moyens de leurs ambitions. Ils veulent implanter et faire vivre une grande culture dans le nouveau monde.

Les matelots en péril ne regrettent pas d’avoir hissé les voiles...

Camarades de carrière, appelés parfois à lamper, les matelots sont passés des petites barques aux grands vaisseaux. Sans jamais penser au médecin, les matelots s’éprennent du vin contenu dans les tonneaux. Ils sont sur la mer et ont joli teint. Cependant, ils apprendront à leur corps défendant que le voyage est un risque réel qui peut même s’avérer mortel. Mais cela jamais ne parviendra à arrêter ces hommes de courage, eux qui savent qu’à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.

Or en avril justement, comme le dit la chanson, sur un vaisseau de guerre, il se peut que l’on entende des coups de canon. Car la poudre appartient à la navigation comme le plâtre à la maison. Victime d’une attaque par derrière, l’équipage, sur les ordres du capitaine, doit se retirer en arrière. Si le matelot ou son contremaître sont touchés, ils ne regrettent pas d’avoir hissé les voiles, mais seulement de mourir au loin sans voir leurs blondes. Si on envoie chercher les filles par des soldats de la marine, elles ne pourront toutefois les ramener dans ce monde car leurs blessures risquent d’être trop profondes. Les membres restants de l’équipage sauront désormais que le coût est réel, qu’ils sont en mer, éloignés de la terre de France, et que la victoire repose également sur la chance.

« Terre en vue », mettre le pied et combattre pour la reconnaissance

S’ils sortent gagnants des aventures imprévues, ils connaissent alors les joies de l’horizon. Car nos ancêtres ont vu la mer à l’infini et l’infini de la terre. Sur le pont, ils ont cherché pendant des mois un lieu ferme où poser les pieds. Ce n’est donc pas un hasard si nous retrouvons souvent au fond de nous, les Québécois, cette peur « bleue », bleue de mer, de ne pas arriver, de ne pas parvenir à poser le pied. Or ce que nous oublions trop souvent, c’est que la réponse à notre peur se trouve également en nous, car nos ancêtres ont vu et ont atteint la terre, que ce soit l’Île d’Anticosti, les terres de la Gaspésie, l’Île-aux-coudres et le Cap diamant. La Terre jadis en vue est devenue notre terre, la plus belle du monde parce qu’aujourd’hui la nôtre. Ce lopin de terre français en Amérique, s’il semble parfois trop grand pour nous, nous oblige à mener le combat continuel pour sa reconnaissance. Et c’est à ce moment de combat ultime que les mariniers, les matelots, les marchants et le capitaine se transforment en Canadiens. Heureusement, par nos capacités à inventer, à nous débrouiller mais aussi à communiquer avec les autres peuples et nations, nous avons appris à survivre sur le territoire. Nos ancêtres – et il y a de quoi être fiers -, étaient des hommes et des femmes de mer et de terre, d’infini et de fini, de grandeur et de misère, d’action et de peur, de promesses et de rêves, c’est-à-dire qu’ils sont comme nous aujourd’hui. S’ils sont disparus, ils nous ont légué, par leurs actions et leurs chansons, un riche héritage venu de l’autre côté. Il nous revient sans doute maintenant de l’assumer et de le porter encore plus loin.

Des défricheurs et des bâtisseurs sur les bords du Saint-Laurent

Sans surprise et avec force courage, les navigateurs et leurs enfants se sont faits lentement défricheurs et bâtisseurs. Et c’est sur les bords du Saint-Laurent, comme le dit une autre chanson, que notre histoire s’est construite et réalisée. C’est bien sur les bords du majestueux Saint-Laurent que les défricheurs et les bâtisseurs ont érigé des forts, des maisons, des moulins, des bâtiments et des villages. Qu’il fasse -30 ou 20 degrés celsius, il fallait jadis et faut encore aujourd’hui travailler, fonder des familles et regarder devant. S’il fallait combattre les maladies, les envahisseurs et devenir des médecins, il faut encore aujourd’hui lire, écrire et se guérir nous-mêmes. S’il fallait, devenus cordonniers ou charbonniers, aimer la jeune femme et réussir à l’épouser, il faut encore désormais investir nos belles familles lesquelles demeurent nos promesses d’avenir. Car comment survivre en Nouvelle-France, et même aujourd’hui, nous demanderaient nos ancêtres, sans être en ménage ?

Notre projet historique consiste à être des rénovateurs de liberté

Ce rappel de notre itinéraire historique ne peut se réaliser sans qu’on soit forcé d’avouer en même temps qu’il n’est pas terminé. De navigateurs français à habitants de la Nouvelle-France, d’amis des peuples autochtones et des voyageurs immigrants, nous sommes devenus des Canadiens et des Québécois. Ce que nos courageux ancêtres nous ont légué par le folklore, c’est l’idée que notre passé est rempli de grands exploits. Ces exploits ont été réalisés pour que les descendants des découvreurs accomplissent un jour leur quête commune de liberté.

Dominic Desroches
Département de philosophie
Collège Ahuntsic

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