Il est étonnant qu’au même moment où ma chronique "être indépendantiste" était pensée, écrite et publiée, plusieurs personnes réfléchissaient, elles aussi, sur le même thème : l’art de l’insulte doit-il faire partie de l’artillerie lourde des indépendantistes ? Faut-il stopper l’attaque contre les personnes et les gros mots ou, au contraire, les multiplier et les radicaliser ? Déclarer et proclamer, en somme, la guerre des mots ? - Et c’est parti mon kiki, le débat est enclenché et chacun prend sa position.
Deux camps sont déjà en formation (on peut même déjà nommer les soldats), et j’imagine que le général en chef, Bernard Frappier, devra trancher un jour ou l’autre, établir une politique, un cadre et ce, plus tôt que tard. L’image de Vigile et son efficacité, surtout, en dépendront certainement. Quant à moi, j’ai choisi mon camp et j’attends ce cadre, ou la suite des événements, car il n’est pas question que je m’associe et que je sois associée à un organe d’information prônant le dénigrement des personnes, la violence verbale, le mépris des adversaires (et même des critiques), la haine et jusqu’à la guerre.
Disons, tout de même, au bénéfice de tous les vigilois, que cette discussion sur la guerre des mots comme stratégie se déroule, jusqu’à présent, de façon très posée et très "civilisée" : pas de gros mots, justement ! On s’explique, on explique pourquoi oui et pourquoi non, et on finira sans doute par s’entendre. S’entendre sur la bonne stratégie, à savoir la plus efficace, pour atteindre notre objectif commun à tous et à toutes : l’indépendance du Québec. Or, toute la question, justement, est dans l’efficacité de la stratégie que l’on veut adopter, et c’est là-dessus que je vous invite maintenant à réfléchir avec moi.
UNE IDÉE COMMUNE
Il me semble évident que tout le monde reconnaît, dans un camp comme dans l’autre, la puissance des mots. Sinon, pourquoi écrire, hein ? Et ma plume peut être aussi "virile", selon l’expression d’Yvan Parent, elle peut être tout aussi venimeuse que bien des plumes masculines. Ça dépend des circonstances. Mais jamais elle ne s’abaissera à salir des réputations, ni à s’attaquer à la personne elle-même en la traitant de vilains noms méprisants et insultants. Je suis du camp de ceux et celles qui, comme Gilles Verrier, pensent qu’il faut "leur opposer un contre-discours", et comme Gilles Bousquet, qui nous invite à "démontrer les bienfaits de la souveraineté du Québec aux fédéralistes", à être plus persuasif et à développer un véritable argumentaire souverainiste, et même comme Louis Lapointe lui-même, qui nous appelle à "convaincre nos compatriotes québécois de la justesse de notre position". Mais contrairement à ce dernier, je proscris, oui, l’utilisation de tous les "gros mots" qui s’attaquent aux personnes, même si je reconnais qu’il faut tout de même appeler un chat un chat. S’il y a, par exemple, mensonge, on peut toujours traiter la personne de menteuse, mais pourquoi ne pas plutôt choisir la formule : "C’est faux, pour la raison suivante :" ? - Bien plus efficace, à mon sens, parce que bien plus convaincante. (Voir, en guise de preuve, le superbe texte de Bernard Desgagné du 7 juillet dernier, "Vieilles blessures et coups de couteau".) - Mais aussi, parce que de loin préférable aux résultats de l’insulte, que voici.
LES RÉSULTATS DE L’INSULTE
Lisez le paragraphe suivant et dites-moi, ensuite, 1) ce que vous avez ressenti en le lisant et 2) ce que vous pensez, après cette lecture, de la personne concernée.
"Une Haïtienne de Montréal, une Haïtienne, un ex-rejeton des Antilles, une caricature d’Aunt Jemima revampée par les stylistes, une "Uncle Tom" en talons hauts, une duvaliériste, une fille des Duvalier, une anti-démocrate (puisqu’elle n’a pas été élue par le peuple, mais nommée à cette fonction), une colonisée devenue colonisatrice, la clown coloniale de la couronne britannique, miss Jean, la chère Mimi, madame chose, Michaëlle 1ère, la reine noire, la déshonorable, la reine-n’importe-quoi, la reine de carreaux (ceux du boss fédéral à Ottawa), la Reine-Nègre du Second Canada, celle qui vit un trip de reine-nègre, emportée dans son power-trip et son égo-trip, la guignol au service de la Reine, de sa Majesté britannique, la pionne royale, la potiche, la marionnette officielle, la royale girouette du Canada, la poupée gonflable, la poupée, la petite reine du Carnaval de Québec, la générale des troupes ennemies, la cible à combattre, la traître et la traîtresse, la collabo, la renégate, qui nous chie sur la tête, l’ennemie des Québécois, l’agente de dénationalisation et la rapetisseuse de la nation québécoise, l’usurpatrice de ce que notre peuple a de plus précieux (évoquer Pauline Julien et Gaston Miron, quel affront !), une imposteure, une Lady Di de Chambre de commerce, la demi-reine des arrivistes, une arriviste et rien d’autre, une opportuniste, une ingrate, une âme tordue, aveugle et perverse, appartenant à la dynastie des abjects, des transfuges et des arrivistes, une parvenue de la pire espèce, une mercenaire de la politique d’Ottawa, le principal joyau de la propagande fédérale et, finalement, la comédienne sans talent, la femme inauthentique et fausse."
Quant à moi, je ne peux m’empêcher de rire à chaque fois que je relis ce paragraphe de ma prochaine chronique. J’imagine aussi madame Jean en personne lisant cela (si elle en a le temps) ; elle doit pouffer de rire, comme nous tous : tellement DÉBILE ! Un vrai "deux minutes du peuple" à la Morency ! On rigole un bon coup, et puis c’est fini... — Ou bien, on se dit : "Vraiment, cette femme ne passe pas inaperçue ! Quelle forte personnalité ! Et elle doit avoir un sacré pouvoir, pour être traitée de la sorte !" (Pas mal, pour un pion, une potiche et une marionnette !) — On peut aussi se dire : "Quelle grandeur d’âme, quelle magnanimité de pouvoir se tenir très au-dessus d’un tel étang merdique ! Les nauséabondes odeurs ne réussissent même pas à monter si haut !" — Ou bien on peut penser : "Quelle tristesse... Mais où donc en est-on rendu ? Est-ce que ce n’est pas tout simplement du racisme, cela ?" — Ou bien, on peut se dire encore : "Ils sont fous, ces indépendantistes. Si c’est cela, nos futurs gouvernants d’un Québec indépendant, d’la marde !" (En voulez-vous des gros mots ? Moi aussi, je suis capable d’en sortir !!)
Alors, pour l’efficacité de cette stratégie, on r’passera, n’est-ce pas, comme chez l’Chinois !
ET VOUS, COMMENT RÉAGISSEZ-VOUS QUAND ON VOUS CRITIQUE ?
Rien de mieux, pour vraiment comprendre, que de se mettre dans les souliers de l’autre ou, encore mieux, de subir soi-même des insultes, ou même simplement de se faire critiquer. On comprend alors de l’intérieur, dans ses tripes, de quoi il s’agit et l’effet produit.
Remarquable, tout de même, de voir les réactions vives de certaines personnes que je cite ou ai citées comme exemples d’abus de langage : je déforme leur pensée, je n’ai rien compris, j’ai sorti les mots de leur contexte (ah ! la belle affaire ! Sortir les mots de leur contexte : j’y reviendrai, ce sujet mérite une chronique en soi !), mes critiques sont "insensées", je "défends" des fédéralistes, donc je dois en être une, ma lutte et mes ennemis sont autres que les leurs (je lutterais contre les indépendantistes eux-mêmes), mon discours critique est un discours "culpabilisant" envers ceux qui osent parler, c’est "ma" Lysiane, "ma" GG, "ma" Michaëlle, "mon" Michaud, "mon" VLB, "mon" Dany.... — PFFFFFFFFFF ! Comment ne pas réagir, alors, en se disant que cela n’est que de la foutaise, et continuer son chemin comme avant, chemin qu’on croit être le bon ? - Encore là, n’est-ce pas, on r’passera, comme chez l’Chinois, en guise d’efficacité !
UN PEU DE PSYCHOLOGIE
Examinons de plus près ce qu’on pourrait appeler "l’affaire Barberis-Saulnier", qui s’est déroulée sur Vigile la semaine dernière, entre le 4 et le 11 juillet. Je dois dire que ça m’a fait comprendre pas mal de choses au niveau de la tactique de la provocation verbale, de ce que Louis Lapointe a appelé "la guerre des mots", et de la provocation tout court. Je me suis opposée à ce qu’a écrit Barberis-Gervais et, presque à la minute même, il m’a répondu en cherchant, justement, à me provoquer, voire à me dénigrer et à me ridiculiser. Moyen choisi : profiter du fait que je suis une femme et m’attaquer sur ce qu’il croyait être, donc, mon point faible : je faisais l’éloge (ce qui est faux) d’une autre femme parce que je suis une femme, par bête féminisme "dont on sait les ravages" et dont je serais le dernier exemple.
Ma réaction : Morte de rire. Ça se peut-tu d’aller dire des affaires de même ! A se demander où il est allé pêcher ça... (Mais je n’avais alors pas compris la raison d’une telle attaque, je ne la voyais pas encore, naïve que je suis...)
Cela dit, devant mon silence, alors qu’il attendait une réaction tout aussi rapide de ma part, il a rappliqué de plus belle, dans un commentaire à Yvan Parent (8 juillet). Pensant enfoncer le clou davantage, il y clame que je suis "un cas d’aveuglement volontaire dont la source est un certain féminisme doctrinaire", et que je ne peux affirmer qu’ils ont tort de dire que je "fais passer mon féminisme avant mon indépendantisme, PUISQUE C’EST VRAI".
Ma réaction : La prof de philo est morte de rire. "C’est vrai parce que je le pense" : Zéro comme argumentation !
Je suis donc, conclut-il, "contrainte au silence".
Ma réaction : Encore plus morte de rire. Tout vient à point à qui sait attendre, et quel fut le résultat ? - L’arroseur arrosé.
Encore là, comme efficacité, n’est-ce pas, on r’passera, comme chez l’Chinois !
A bons entendeurs, salut !
Thérèse-Isabelle Saulnier
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

