Front national

Les dessous d’un funeste succès

jeudi 26 avril 2012


Benjamin Abtan - Président du Mouvement antiraciste européen

Le Front national de Marine Le Pen a récolté 17,9 % des voix lors du premier tour présidentiel.

Ce fut un score funeste : 17,90%. Le résultat du Front national au premier tour de l’élection présidentielle résonne comme un coup de tonnerre aux oreilles de tous ceux qui sont attachés aux valeurs de la démocratie, en France comme en Europe. Avec près de 80 % de participation, l’extrême droite rassemble derrière elle le plus grand nombre de Français depuis la Collaboration, d’où sont issus les fondateurs du FN, et donne au 22 avril 2012 un relent nauséabond de 21 avril 2002.

Plusieurs facteurs expliquent ce score funeste. Tout d’abord, le FN de Marine Le Pen a adopté la stratégie élaborée et appliquée avec succès par l’extrême droite néerlandaise de Geert Wilders à partir du début des années 2000, et qui a inspiré depuis de nombreux partis européens d’extrême droite. Elle consiste à abandonner en façade le discours racial pour lui substituer un discours culturel de défense contre une fantasmée « islamisation de l’Europe ».

Ainsi, la viande hallal a remplacé, dans les discours publics à tout le moins, les théories racistes sur l’inégalité des races. Chassez le naturel, il revient au galop : Marine Le Pen n’a pu s’empêcher de faire siffler des noms juifs lors de ses rassemblements, de valser avec des néonazis à Vienne et de soutenir le président d’honneur de son parti lorsque celui-ci a cité Robert Brasillach, auteur collaborationniste et violemment antisémite qui préconisait en 1942 : « Il faut se séparer des juifs en bloc et ne pas garder les petits. »

Identité nationale

Le discours culturel peut tenter certains électeurs car il semble moins porteur de violence que l’antisémitisme, qui reste la matrice idéologique du FN. Or, le fantasme de « la lutte contre l’islamisation de l’Europe » conduit inéluctablement au meurtre. C’est en son nom qu’Anders Breivik a assassiné 77 personnes le 22 juillet dernier à Oslo. Nouvelle preuve que la justification du meurtre est consubstantielle à l’extrême droite, Marine Le Pen a minimisé l’importance de ce massacre. Il lui est impossible de critiquer une idéologie dont elle a fait la pierre angulaire de sa stratégie de « dédiabolisation », ou un parti ami, le Parti du progrès, dont le tueur avait fréquenté les Jeunesses pendant dix ans.

Bien évidemment, cette stratégie n’aurait pas été couronnée d’autant de succès si Nicolas Sarkozy n’avait défendu ses thèses, s’inscrivant dans un mouvement européen qui, du Danemark à l’Italie en passant par la Hongrie, a vu certains partis de gouvernement s’aligner sur les fondamentaux idéologiques de l’extrême droite.

Le débat sur l’identité nationale a ainsi contribué à normaliser les thèses frontistes. De même, le discours de Grenoble a renforcé les partis d’extrême droite, non seulement en France, mais également en Hongrie, en Roumanie et en Bulgarie, car ils ont vu leurs théories racistes sur le problème ontologique que poseraient les Roms validées par le dirigeant d’un grand pays européen.

Les récentes déclarations de Nicolas Sarkozy selon lesquelles la dirigeante de l’extrême droite est compatible avec une République qu’elle tente de détruire à chaque instant complètent ce funeste tableau transgressif.

Discours structuré

Cependant, si l’extrême droite a atteint un nombre de voix record, c’est également parce qu’elle compte aujourd’hui parmi les seules forces politiques, en France comme en Europe, à tenir un discours affirmé et structuré, autant que délirant et violent, qui donne un sens aux angoisses générées par les différents bouleversements que connaît notre continent depuis quelques décennies.

Alors qu’elle exerçait une forte influence politique, culturelle, militaire et économique sur le reste du monde il y a encore 40 ans, l’Europe se trouve aujourd’hui en voie de normalisation. L’accord de Copenhague sur le climat en 2008, conclu sans aucun pays européen autour de la table, une première depuis plusieurs décennies, en fut le symbole cruel.

De plus, la crise accélère le rythme de cette nouvelle redistribution des richesses au niveau global.

Enfin, une immigration extraeuropéenne a contribué à donner à notre continent son plus beau visage, celui du métissage des cultures.

Tous ces bouleversements font planer une peur du déclassement, de chaque Européen au niveau individuel comme de l’Europe au niveau mondial.

Devant ceux-ci, l’extrême droite adopte le discours du choc des civilisations et affirme que si « nous » ne « les » — les immigrés, les musulmans, les juifs — dominons pas, comme c’était le cas il y a encore quelques décennies, en métropole, dans les colonies ou ailleurs, alors « ils » « nous » domineront, jusque dans nos propres pays.

Ce discours, relayé à différents niveaux par de nombreux intellectuels et dirigeants politiques, s’est imposé comme le paradigme idéologique dominant en Europe.

Il est grand temps que les dirigeants politiques européens démocrates s’adressent à leurs concitoyens pour leur parler de ces bouleversements, à l’instar de Bill Clinton expliquant dans les années 1990 au peuple américain qu’il n’y avait plus de majorité « ethnique » ou religieuse dans le pays et traçant des perspectives de vivre ensemble pour une Amérique transformée.

Il leur faudra expliquer, avec pédagogie et clarté, que nous ne pouvons bénéficier de la démocratie et d’un haut niveau de protection sociale sans les apports de l’immigration.

Nous avons besoin de plus d’immigration si nous ne voulons pas sacrifier ces deux autres éléments qui fondent l’identité européenne.

Ouverture sur le monde

Les démocrates européens doivent agir vigoureusement pour une reconquête idéologique sur ce discours dominant, et opposer à la peur, au repli sur soi et à la haine de l’Autre l’accueil de ceux que notre continent attire, l’ouverture sur le monde et le combat pour l’égalité.

C’est cette Europe de l’égalité pour laquelle nous nous engageons, qui redonnera espoir à tous les Européens et qui reléguera le 22 avril 2012 au rayon des mauvais souvenirs anachroniques.


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