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Les boîtes de Monsieur Black
Ariane Krol
Éditorial - La Presse
samedi 14 juillet 2007


La visite que Conrad Black a faite en catimini à son bureau de Toronto, en mai 2005, lui aura finalement coûté très cher. La cueillette de documents, captée par des caméras de sécurité, a convaincu le jury que l’homme d’affaires avait tenté de faire entrave à la justice. C’est, de loin, le plus grave des quatre chefs d’accusation retenus contre lui.

Peu importe qu’il ait été exonéré de neuf autres accusations, ou qu’il aille en appel. Ni même qu’il réussisse à convaincre la juge de le laisser en liberté jusqu’au prononcé de sa sentence, à la fin novembre. La vérité, c’est que le sexagénaire en complet beige qui est sorti du tribunal de Chicago hier n’est plus que l’ombre de son propre personnage.

Son aura avait déjà perdu beaucoup de lustre au cours des dernières années. Il a cédé de grands pans de son empire de presse, autrefois le troisième en importance au monde, perdu les commandes de Hollinger International et vendu ses luxueuses propriétés de Londres et de New York. Mais le verdict qui est tombé hier est autrement plus dramatique.

L’ex-magnat risque une peine d’emprisonnement qui pourrait atteindre 35 ans. À son âge, c’est l’équivalent d’une sentence à vie. Et même si la juge ne lui en infligeait que le tiers, ce serait suffisant pour l’envoyer dans une prison à sécurité moyenne, autrement plus dure que ces « clubs fed » auxquels seules les peines de moins de 10 ans donnent accès. Les sommes à restituer pourraient aussi lui faire perdre une part importante de sa fortune - du moins ce qui lui en reste.

Le biographe de Roosevelt, de Nixon et de Duplessis, réputé pour son amour des mots rares et des phrases tarabiscotées, n’a pas desserré les lèvres en passant devant les journalistes. Il était visiblement sonné.

Coupable, il n’est déjà plus un homme libre, même s’il échappe pour l’instant à la prison. Forcé de déposer son passeport, il devra rester à Chicago jusqu’à ce que la juge décide, jeudi prochain, s’il peut demeurer en liberté sous caution. Et s’il est toujours Lord, les conservateurs britanniques ont fait savoir qu’il n’était plus des leurs à la Chambre. Pour un homme qui a toujours aimé frayer avec les puissants de ce monde, qu’il s’agisse de Margaret Thatcher, des Rothschild ou de Henry Kissinger, ce n’est pas un mince désaveu.

Il faudra attendre le détail de la sentence pour en mesurer l’impact sur la gouvernance d’entreprise. Les faits et les sommes en cause ont beau être beaucoup moins spectaculaires que dans les scandales d’Enron ou de WorldCom, les procureurs du gouvernement américain chercheront à envoyer un signal aussi dissuasif que possible aux dirigeants de sociétés cotées en Bourse.

Les conséquences de ce verdict sur le plus connu des quatre accusés, par contre, sont déjà claires. C’est la débâcle. Conrad Black, bien sûr, va se battre. Ce féru de stratégie militaire doit déjà repasser dans sa prodigieuse mémoire tous les revers qu’ont connus, et surmontés, les grandes figures historiques qui le fascinent tant.

L’ennui, c’est que l’histoire ne s’écrit plus seulement avec des témoignages et des documents, mais aussi avec des images. Réverbérées à l’infini par internet et les réseaux d’information en continu, celles-ci occupent désormais une place démesurée dans l’imaginaire collectif.

En se faisant filmer en train de sortir des boîtes en douce comme un vulgaire voleur, Conrad Black a ruiné d’un coup ce superbe vernis aristocratique qu’il avait mis tant de soins à appliquer, couche après couche, depuis près de 40 ans. Il lui sera très difficile de faire changer cette perception.

akrol@lapresse.ca




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