En janvier dernier, j’ai publié un texte (Dîner sur le Titanic) (1) pour faire écho à un groupe de recherche européen (Laboratoire Européen d’Anticipation Politique : LEAP) qui prévoyait que cette année sera celle de la Très Grande Dépression US (2). La semaine au cours de laquelle le système financier américain a été à un cheveu de l’effondrement, ce qui aurait déclenché une crise systémique internationale sans précédent dans l’histoire, accrédite de plus en plus cette prédiction audacieuse : « (…) la crise financière initiée par les prêts immobiliers américains « subprime » va se transformer en une crise de beaucoup plus grande ampleur avec l’implosion du marché des Credit Default Swaps (CDS). Cela marquera un nouveau point d’inflexion de la phase d’impact de la crise systémique globale. ». (LEAP : Bulletin du 15 Janvier 2008).
Les « Credit Default Swaps (CDS) » représente un marché de 62 000 milliards. Ce sont des contrats émis par des institutions (courtiers et assureurs) qui se portent, en contrepartie, garant pour des émetteurs de dettes qui feraient défauts. Or, à cause du dégonflement de la bulle immobilière, les « défaults » sur les dettes reliés à ce marché s’accumulent dans une telle proportion, que les institutions, émettrices de ces CDS, « exposées » sont maintenant au bord de l’abîme. ! C’est le cas de la première compagnie d’assurance au monde, AIG qui a émis 800 milliards de ces CDS. C’est pour la sauver d’une faillite, dont les conséquences auraient été « catastrophiques » pour le système financier, avec des répercussions mondiales, que le gouvernement américain lui a consentie un prêt de 85 milliards$.
C’est exactement cette perspective, d’une crise systémique globale, qui a forcé le secrétaire au Trésor américain, M Henry Paulson, à produire, en mode panique, un plan de sauvetage sans précédant dans l’histoire. D’autant plus urgent que cette crise du système financier risquait de plomber l’économie dans son ensemble. Bref, il fallait mettre un terme à : : “a continuing series of financial institution failures and frozen credit markets unable to fund economic expansion.” (Henry Paulson). Une course contre la montre pour éviter une profonde récession. Ou pire encore la Très Grande Dépression US !
La mesure la plus importante de ce plan prévoit la création d’un giga fond, financé par les deniers publics, pour prendre en charge les mauvaises créances accumulées qui plombent. le bilan des institutions financières, exposées au marché immobilier et à ses « dérivés ». Le coût de l’opération prévue de 700 milliards sera probablement plus, 1000 milliards. Et si c’était encore plus. Un des rares économistes américains à avoir prévu le sérieux de la crise des crédits, M Nouriel Roubini, parle d’une possibilité que les pertes atteignent les 2000 milliards ; ce qui entraînerait la faillite de 800 des 8000 banques américaines ! (3). Voir : (YouTube : Roubini).
Certains évoquent que les interventions massives du gouvernement pour sauver le privé constituent une forme de nationalisation du secteur financier. En apparence oui, mais en fait c‘est le contraire qui se produit. C’est la classe affairiste qui depuis longtemps a privatisé le gouvernement américain. Et elle utilise tous les leviers de l’état pour arriver à ses fins. Un vaste transfert de richesse des citoyens, dont le revenu médian stagne depuis plus de 20 ans, vers l’élite économique, qui n’a cessé de s’enrichir outrageusement depuis le début de la révolution reaganienne.
Cette semaine la gravité de la situation a sonné brutalement le réveil sur la gravité et la profondeur de cette crise. Et des questions surgissent. Que s’est il passé exactement pour que les payeurs de taxes ramassent l’addition du fiasco des génies de Wall Street ? Et où était le gouvernement ? Certains commencent enfin à remettre en question la politique du laisser faire économique et parle de revoir le cadre règlementaire régissant les activités des institutions financières, Un communiqué émis par le secrétaire au Trésor pointe dans cette direction : “Lax lending practices earlier this decade led to irresponsible lending and irresponsible borrowing. » (M Paulson).
En voulant limiter les causes de cette crise aux mauvaises pratiques des institutions, on esquive le débat fondamental sur la véritable cause de ce pire fiasco économique de l’histoire. Soit celui de voir cette grave crise comme la conséquence directe de la révolution reaganienne : Less government is a better government.
Cette crise des crédits qui prend une ampleur qui évoque la Grande Dépression de 1929 découle en fait de la même cause : l’absence d’un cadre règlementaire adéquat régissant les institutions financières. Pour corriger cette grave lacune, le gouvernement américain de l’époque avait voté une loi en 1933 pour prévenir que d’autres crises graves ne surviennent dans l’avenir : la loi (Glass-Steagall Act of 1933). Ce cadre règlementaire a été en vigueur jusqu’à 1999, moment ou le puissant lobby des idéologues de la révolution reaganienne (4) a réussit à le faire remplacer par un nouveau cadre réglementaire, la Loi (Gramm-Leach-Bliley), plus conforme à la pensée néo-libérale de l’école de Chicago.
C’est cette nouvelle disposition moins contraignante qui aura permit aux banques d’affaires de « créer » des « instruments de placements », si sophistiqués que personnes ne pouvaient vraiment en évaluer la véritable valeur, ni ceux qui les émettaient, ni ceux qui les achetaient et les inscrivaient dans leurs bilans ! Et de les émettre en si grand volume que leurs poids menacent maintenant d’effondrement le système financier complet ! (Rappelons-nous que ces titres de dettes sont liés au marché immobilier qui ne cesse de se détériorer. Il y a présentement 5 millions de maisons saisies (foreclosures) ou en défauts de paiements au États-Unis. Les prix sont en baisse de 15% et devraient descendre encore d’un autre 10%. Déjà 4000 milliards d’équité se sont évaporées.).
À mesure que cette crise enfoncera l’économie dans une grave récession (Roubini), elle forcera le gouvernement à revoir le cadre règlementaire régissant les institutions financières. Soudainement, on redécouvrira les vertus de l’intervention de l’état. Mais, je ne suis pas convaincu que les citoyens ordinaires, qui seront durement touchés par les effets prolongés de la crise ; et, qui en assumeront les coûts ultimes, vont comprendre que l’économie américaine a d’abord été victime de la révolution reaganienne.
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(1) http://www.vigile.net/Diner-sur-le-Titanic
