Toute clameur est une « arme à double tranchant », pas seulement celle des artistes. La clameur anti-élites, anti-artistes, ( minoritaire ) provoquée et instrumentalisée par les Conservateurs, a aussi son « double tranchant ». Elle montre qu’elle n’est qu’une partie de l’opinion publique. L’opinion publique du Québec n’est pas contre ses artistes. Si elle l’est, cela n’est pas irréversible. D’autant si les élites sortent de leurs chapelles. Et... elles en sortent. C’est le double tranchant des obscurantistes par trop prosélytes et partisans.
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Michel Fréchette dans Le Devoir ( Vigile - « Les artistes perdent la guerre de l’opinion publique » ) du 20 septembre affirme que les artistes perdent la guerre de l’opinion publique. Si sa réflexion pose un certain nombre de constats forts pertinents, elle me semble passer sous silence plusieurs faits, sa conclusion me semble mériter donc un point d’interrogation. « Les artistes perdent-ils la guerre ? »
À lire Patrick Lagacé dans La Presse ( Blog 2008 09 19 « Brière, Rousseau, Rivard : rire et délire contre les coupures… » - Chronique 2008 09 20 « Les barbares applaudissent », à lire madame Lise Bacon dans Le Devoir ( Vigile « Le temps n’est pas à la docilité » ), à lire Gilbert Lavoie ( « Les artistes « gâtés » de Mme Taschereau » ) et François Bourque ( « Ne pas assassiner Mozart » ) dans Le Soleil, à voir la mobilisation sans précédents des artistes, on peut en douter...
« Arme à double tranchant »
Si la forte réplique des artistes aux coupures est une « Arme à double tranchant » comme nous le dit M. Michel Fréchette, et j’abonde, elle ne l’est pas que pour les artistes. Elle l’est aussi pour les Conservateurs. Ils se sont servis du prétexte des coupures pour soulever la grogne de leur clientèle contre les élites québécoises, réputées de gauche. Les artistes représentent pour eux une force qu’il faut abattre. Elle se manifeste non seulement à l’appui du souverainisme, mais aussi au niveau écologiste, les Conservateurs se devaient d’attaquer cet appui non négligeable à leurs trois adversaires, le Bloc, l’écologiste Dion, et les gauchistes du NPD. D’une pierre trois coups, donc. L’affaire est entendu, il suffit de couper, un peu... sans menacer l’essentiel. Cependant, la confusion s’en est mêlée. En effet, si les artistes sont si « gâtés », pourquoi dire par ailleurs que leur budgets ont globalement augmenté de 24% ? On s’en prend aux artistes millionnaires, mais n’est-ce pas une valeur de droite conservatrice que de l’être, que de créer de la richesse capitaliste qui ne manquera pas de retomber sur toutes et tous ?
Leurs coupures, engendrant la colère des artistes, selon les plans conservateurs, ne manquerait pas de faire monter au front leurs troupes, pour enfoncer les artistes. C’est réussi de ce côté. Mais sans doute un peu trop... car si la trop efficace réplique des artistes peut leur nuire, la trop forte réplique à cette réplique est tout aussi susceptible de nuire aux conservateurs, à plusieurs égards. En effet, le caractère vindicatif, voire outrancier de la réplique aux artistes, a à son tour provoqué le réveil de personnes autrement silencieuses. On assiste à une lever de bouclier que n’avaient effectivement pas réussi à faire lever les seuls artistes. Les Conservateurs commencent à comprendre que leur arme est aussi peut-être à double tranchant. Leur restera à calmer je jeu en promettant plus précisément la fin de coupures, celles que pressent madame Bacon et qui nous vaut son implication exceptionnelle dans le débat partisan, au nom de valeurs québécoises irréductibles, celle que défendaient justement le Bloc. Ce n’est pas rien venant d’une libérale fédéraliste.
En fait, même si la guerre contre l’obscurantisme de la droite conservatrice n’est pas gagnée, la mobilisation exceptionnelle que les coupures ont suscitée, de chaque côté, illustre bien qu’il s’agit là d’un combat de fond qui va bien au-delà des simples coupures. Comme s’employaient à le dire les artistes. Ils ont donc gagné la première manche quant à la validité de l’ampleur de leur opposition et mobilisation. Il ne s’agit pas que de coupures liées à quelques programmes sans importance. Cela maintenant est clair pour toutes et tous. Il s’agit de la place de l’art et de la culture dans la vie de la Cité. Plus généralement encore, il s’agit de la place des élites intellectuelles, des élites tout court, dans l’espace public de la Cité.
Le fond de commerce de la radio-poubelle, et para-poubelle, notamment à Québec, qui fait la fortune des Conservateurs et de l’ADQ. Ce débat a court depuis le début de la Révolution tranquille. Le tout nouveau ministère des Affaires culturelles n’était-il pas qualifié par Jean Lesage de « bébelle à Lapalme » ( Le Devoir Roger Lapalme, Rédacteur et scénariste - Placer la culture au coeur du projet politique ). Jusqu’à maintenant, en général, même si la grogne court, les artistes, les élites culturelles, vaquent à leurs affaires sans se mêler du discrédit qui les afflige, puisqu’ils ont en coulisses, les appuis nécessaires pour avancer. Les Conservateurs, ( apprentis sorciers !? ), ont pris telle attitude pour de la faiblesse et ont décidé de foncer, de porter un coup mortel. Je ne suis pas certain qu’ils soient les grands gagnants. Les artistes ont été les seuls à monter au front. Mais la contre-attaque dont ils ont été l’objet, par son caractère outrancier, a fait maintenant lever les renforts qui affluent de partout.
L’opinion publique appuie ses artistes, les salles de spectacles le prouvent à chaque soir, l’affluence aux spectacles du 400e aussi. 300 000 personnes ont vu et adoré le Moulin à images. Robert Lepage a emporté l’adhésion de tout un peuple. Ce qu’on lit dans les Forums, dans la blogosphère, dans les « Courriers des lecteurs », ce que l’on entend à la radio, dans les lignes ouvertes et autres médias, contre les artistes, contre les élites, n’est qu’un discours formaté et partisan qui se veut représenter l’opinion publique alors qu’il s’agit plutôt de celui d’une minorité tentant de l’influencer. Le tenir ce discours pour ce qu’il est me semble maintenant de rigueur. Il n’est que le plus bas commun dénominateur d’une minorité de blocage partisane.
La clameur est une arme à double tranchant pour tous. Celle qui s’est exprimée contre les artistes y est tout aussi subordonnée. Cette clameur anti-artistes, anti-élite, a l’heureux mérite de faire en sorte que celles et ceux qui hier encore étaient considéré(e)s comme criant aux loups sans raison, commencent à valider le fait qu’ils et elles ont toutes les raisons de le faire.
Les loups sont à nos portes.
On a cru un temps qu’il suffisait de les exterminer. On a compris maintenant qu’on avait tout faux. Les écologistes ont maintenant convaincu certaines collectivités de les réimplanter. L’écosystème souffre du manque de prédateurs. La résurgence de la droite a ceci de bon, elle provoque une réplique. Les agneaux insouciants commencent à aiguiser leurs instincts vacillants dans l’indifférence de leurs confortables pacages, les chiens de troupeaux sortent leurs crocs. Pas sûr que les loups puissent sortir de leurs forêts et manger tout le troupeau en ces nouvelles circonstances.
Pas sûr que les loups puissent encore monopoliser les ondes, les Forums, les blogs. On voit de plus en plus d’agneaux prendre la parole. Et, ce n’est qu’un début. Maintenant ils ont toutes les raisons qu’il faut pour ne plus se fier à l’éradication des loups. Ils sont à nos portes. Peu personnes en doutent maintenant. S’il faut un seul loup pour terroriser un troupeau, quand il se regroupe, fait front, quand les chiens s’en mêlent, alertant le berger, la force du nombre finit par éloigner les loups. Gardons-nous de les abattre les loups, ils sont les gardiens naturels de ce qui permet à ce nombre de ne pas faussement se sentir en sécurité et sûr que rien ne pourra plus attaquer ce en quoi il croit, les faisant dangereusement baisser la garde, s’en remettre à l’inertie du train-train quotidien de la confortable démobilisation et du dénigrement du politique à la mode. Le profil bas de la droite a encouragé longtemps le discrédit et l’indifférence au politique, la clameur de sa nouvelle assurance a en très peu de temps détruit cet avantage. Je suis étonné qu’elle l’ait fait. Certains tigres et loups ne sont peut-être finalement pas si fort qu’on pouvait le penser, peut-être sont-ils toujours de papier. Ce qui semble aujourd’hui être une erreur tactique des artistes, serait plutôt une erreur de la droite qui maladroitement a décidé de jouer maintenant son va-tout. Le hic ! C’est que les artistes aussi jouent leur va-tout ! Les élites commencent à comprendre qu’il y va de larges pans de la société. Si les artistes tombent, ils ne seront pas les seuls à tomber. C’est la pire des choses qui pouvait arriver aux « apprentis sorciers » Conservateurs.
Luc A.

