Les deux petits textes que j’ai publiés dans la Tribune libre de Vigile sur le Québec d’hier et d’aujourd’hui ont provoqué beaucoup de réactions et c’est tant mieux. Il faut préférer un débat civilisé au silence, au refoulement. Et dans un débat, il est tout à fait normal que les points de vue soient différents. Je dirais même que sans cette diversité, il n’y aurait pas de débat.
Je veux dialoguer ici avec Raymond Poulin et Jean-Pierre Bouchard dont on retrouve les commentaires sur mes deux textes dans la Tribune libre de Vigile du 16 novembre dernier.
Je tiens d’abord à préciser mes positions par rapport à l’Église. Je suis croyant, je suis attaché à l’Église catholique, mais je me sens très à l’aise pour porter sur elle et sur son rôle dans l’histoire et dans la société un regard critique, comme l’a fait le Christ lui-même sur les Pharisiens et les Publicains, comme l’a fait saint Paul par rapport à saint Pierre à qui il reprochait de vouloir imposer la circoncision aux Gentils, comme l’ont fait tout au cours de l’histoire les saints et les simples fidèles. L’Église s’est toujours reconnue comme une communauté de croyants, elle a toujours professé que Dieu était présent en elle, mais elle s’est toujours présentée aussi comme une communauté de pécheurs. Qu’un évêque reconnaisse les fautes de l’Église, rien n’est plus normal. La célébration de la messe depuis toujours commence par l’aveu des fautes et l’imploration de la miséricorde de Dieu : Seigneur, prends pitié, mais on célèbre ensuite l’Action de grâce, l’Eucharistie. Beaucoup de gens malheureusement, ne voient que l’Église pécheresse, et non l’‘Église qui prie, qui rend grâces pour la vie, le salut...
Pour ma part, je suis très conscient des fautes et des imperfections des hommes d’Église et des fidèles, mais je me révulse quand on s’obstine à ne tenir compte que des faiblesses de l’Église. Ce qui est au fond de l’attitude de ces gens qui sont déçus de l’Église, c’est peut-être qu’ils l’idéalisent, qu’ils s’imaginent qu’elle devrait être parfaite, qu’elle ne devrait pas être humaine. Pour ma part, je me dis que l’Église, toute imparfaite qu’elle soit, a été fidèle à sa mission qui était de nous transmettre le Message évangélique. Je reconnais ses faiblesses, ses défauts, comme ceux de mon père et de ma mère, qui restent quand même mes parents.
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Ceci étant dit, il est normal, il me semble, que l’on discute certaines actions de l’Église, certains de ses enseignements. Je l’ai fait plus que bien d’autres et je le ferai encore. Je souhaite, par exemple, que l’Église se décentralise, qu’elle soit fidèle à l’esprit de Vatican II, qu’elle ne lie pas le sacerdoce au célibat, qu’elle accueille la femme dans les fonctions sacerdotales comme le font les Protestants, etc. Il est clair aussi que l’Église doit réviser son enseignement sur la sexualité, la fécondité. Ces questions sont complexes. Il ne faut pas confondre contrôle des naissances et avortement. La gestion de ces problèmes par l’Église était discutable. La gestion de ces mêmes problèmes par la société libérée l’est encore davantage. Dans certains pays, l’avortement est conçu comme une forme de contraception, ce qui est une aberration barbare. Dans la grande tragédie du sida, la société s’est bien moquée des réticences de l’Église, mais le sida est devenu un fléau mondial et on ne parle presque pas de prévention, de prudence, de discipline. La gestion de ces problèmes est extrêmement complexe, et il n’est pas certain, loin de là, que la société libérée les gère de façon plus humaine, plus intelligente que l’Église.
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Mais ce n’est pas surtout sur ces questions que je veux insister. Cela demanderait des pages et des pages. Je veux m’arrêter quelque peu sur la lecture que les Québécois font de leur histoire, et sur la façon dont ils interprètent le malaise que le Québec connaît actuellement. Je répète ce que j’ai déjà affirmé, que je ne peux admettre l’attitude de ceux qui sont toujours à se plaindre, à ne considérer que les erreurs que l’Église a pu faire, les vêtements dont elle s’est affublée, et qui ne voient pas les côtés positifs non seulement de l’Église, mais du peuple québécois d’autrefois. Disons que je n’admets pas l’épithète de la Grande Noirceur pour désigner le Québec d’hier. Il y avait à l’époque de la « Grande Noirceur » des qualités humaines et culturelles qui sont perdues, une culture populaire d’une grande qualité. Il faudrait un livre pour décrire tout cela, et je suis sûr que ce sera fait un jour. On verra que notre actuel développement technologique, qui est extraordinaire, et magnifique, cache un vide culturel et spirituel indescriptible. D’ailleurs les signes de la dégradation sont déjà partout sensibles dans les médias. Je n’insiste pas. Je ne sais trop comment on qualifiera l’époque qui a suivi celle qu’on a appelée la Grande Noirceur. Je ne serais pas surpris qu’on l’appelle celle du Vide Tintamarrant. Mais ce n’est pas de cela que je veux parler.
Mon idée sur le malaise et la perplexité qui sont présents dans la société québécoise actuelle est celle-ci. Tout d’abord, je refuse de faire de l’Église et de la religion le bouc émissaire de tous nos maux, comme le font trop de nos intellectuels qui même s’ils ne sont pas les interprètes d’une longue tradition et ne parlent qu’en leur nom personnel, portés cependant par une rectitude politique intransigeante, sont beaucoup plus dogmatiques que le pape lui-même. Mais surtout, ce qui me semble évident, c’est que pendant deux siècles, c’est l’Église qui a assuré la survie du peuple « canadien » puis « canadien français » au Québec. Au lendemain de 1760, le pouvoir politique nous était refusé, il s’agissait de durer, de « survivre », en attendant de pouvoir faire plus. Cette opération fut assumée par l’Église. Elle amena le peuple « canadien » à se replier sur la famille, la paroisse, la religion. Elle assuma les rudes tâches de l’éducation, de la santé, et même de la colonisation. Et on peut dire que l’Église a réussi dans son entreprise.
Au milieu du vingtième siècle, le temps était venu de passer de la survivance à l’émancipation. Une nouvelle sensibilité, une nouvelle conscience politique faisait son apparition. Les Canadiens français du Québec devenaient des Québécois. Ils ne se pensaient plus comme Canadiens français du Québec, mais comme Québécois, ce qui appelait une démarche politique nouvelle. L’Église renonça graduellement aux rôles de suppléance qu’elle avait assumés pendant deux siècles. Elle se retira graduellement des soins de la santé, de l’éducation. C’est sans résistance qu’elle remit le sort du Québec entre les mains des hommes politiques. Le temps était venu, pour eux, d’entrer en scène, et de sortir le Québec du cul-de-sac dans lequel l’histoire nous avait enfermés.
Or cinquante ans après l’avènement de la Révolution tranquille, nous sommes encore dans le même cul-de-sac. Les responsables de cet échec, ce n’est pas l’Église, ce sont nos hommes politiques qui ont manqué de vision et d’audace. Ce sont les Trudeau, les Pelletier et les Chrétien qui ont détourné l’impulsion de la Révolution tranquille vers le Canada. Chez nous, un Robert Bourassa, que Jean-François Lisée appelle « le plus grand fourbe de l’histoire », a trompé les Québécois en leur promettant que si les Accords du Lac Meech ne passaient pas, il tiendrait un référendum sur l’indépendance du Québec, mais il n’en fit rien. Il faut lire les deux livres de Jean-François Lisée sur Bourassa, Le Tricheur et Le Naufrageur, pour voir jusqu’où peut aller la couardise.
Mais il faut y regarder de plus près. Même ceux qui disaient vouloir sortir le Québec de l’impasse, ont manqué de détermination, n’ont pas été à la hauteur de la situation. Nos hommes politiques ont plié devant le machiavélisme de Trudeau, nos premiers ministres ont démissionné quand il aurait fallu engager la bataille, ils n’ont pas été à la hauteur des tâches que l’histoire leur imposait. D’une certaine façon, ils n’ont pas compris qu’il fallait passer de l’ère de la survivance à celle de l’indépendance. Pierre Vadeboncoeur écrivait en 1952 : « Le nationalisme, chez nous, est une faible ébauche de mouvement vers le pouvoir ; il existe comme un pouvoir abstrait et méditatif en marge du pouvoir réel et actif, et chacune de ses recrudescences représente un mouvement instinctif, mais aveugle et tout à fait irrésolu vers le pouvoir... Vaincus, trop incertains de notre destinée, nous avons contracté le pli de ne pas aller au bout de notre volonté ». On dirait que ce que Vadeboncoeur écrivait en 1952 a été écrit hier. Comme si nous étions encore, au plan politique, à l’époque de Duplessis ! Ce « mouvement instinctif mais aveugle et tout à fait irrésolu vers le pouvoir », c’est le Parti québécois dans toute sa vérité. Un parti à la remorque de notre perplexité et de nos hésitations. Et je ne parle même pas des autres Partis politiques...
Dans nos débats politiques et religieux, il faut essayer de dépasser nos frustrations et nos démissions, et essayer d’identifier les véritables responsables de notre infortune. Quand j’entends les Québécois se lamenter sur l’Église, sur leur passé, je me dis qu’ils cherchent des excuses à leur indétermination, à leur manque d’audace et de résolution. Ce n’est pas une manière très recommandable d’assumer le présent et d’envisager l’avenir.
Paul-Émile Roy

