« Pour enchaîner les peuples, on commence par les endormir. »
Jean-Paul Marat

Les Bilinguistes - Grands sorciers des langues phagocytaires

Plaidoyer pour un Québec français

Tribune libre de Vigile
vendredi 12 janvier 2007
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Article publié dans la revue Québec Français, No. 144 (Hiver 2007), p. 28-30

À notre époque plus que jamais, mondialisation oblige, il est de bon ton de valoriser le bilinguisme sinon le multilinguisme, voire le multiculturalisme. Noble position de principe. Toutefois, il faut se rendre à l’évidence que les grands prêtres de la vertu ne sont pas toujours ceux-là mêmes qui la pratiquent avec le plus d’empressement. Voici donc une courte réflexion sur le phénomène.

« M’enfin... les politiques, il faut les laisser faire.
Mais s’ils se trompent, là, il faut faire la Révolution !
 »
Raymond Devos (1922-2006),
propos tenus en 1988
à l’antenne de France Culture

Parmi moult interventions de même ordre à la faveur de la dernière décennie, on retiendra de l’auteur (outre ses travaux de philosophie allemande, dont son Hegel ou de la Raison intégrale, publié chez Bellarmin en 1999) : « Le Franc Pays - Québécois ou Québec coi ? », analyse rendue publique dans la revue L’Agora de juin 1995, ainsi que « Le Délanguissement » et « Sparadrap sur jambe de bois », articles publiés dans Le Devoir des 11 juillet et 7 août 1998 respectivement.

D’abord, nous devons :

1. Distinguer le bilinguisme social du bilinguisme individuel

2. Préciser le contexte géo-politique spécifique

3. Examiner le statut et la force réelle des langues concernées

4. Prendre acte de l’échelle temporelle de l’individu comme écran opaque à celle des générations

La polyglottie individuelle (point 1), stricto sensu, ne recèle que des aspects positifs. Dans la mesure, bien sûr, où il s’agit de maîtrise réelle de langues et non de la connaissance de plusieurs « demi-langues ». Trois ou quatre langues approximatives ne valent certainement pas, en effet, une seule solidement possédée, instrument véritable de la pensée du locuteur. Or les choses sont beaucoup moins simples au plan sociétal.

De façon générale le bilinguisme social tend, pour ainsi dire par force d’inertie (à la vérité, euphémisme pour désigner une forme de glottophagie rampante, insidieuse), vers un unilinguisme généralisé. En regard à un certain nombre de paramètres, le processus peut s’avérer plus ou moins long ou lent, et affecter plus ou moins rapidement le bilinguisme individuel. Mais à terme, la logique apparaît implacable, inexorable et irréversible.

Des idées...

Le contexte allemand/français de la Suisse (je laisse ici en déshérence l’italien et le romanche pour les fins de l’argumentation), par exemple, est profondément différent de celui de l’anglais/français au Québec. Sous l’angle du point 2, la Suisse constitue un milieu fortement plurilingue. De la sorte, des rapports de forces se dessinent. Et il en résulte un équilibre relatif, quelque précaire ou provisoire qu’il fût. L’allemand et le français étant actuellement deux langues fortes en Europe, leur coexistence peut sans doute perdurer de manière harmonieuse pour une période relativement prolongée. Aucune d’elles n’est investie d’une prévalence qui lui permettrait, à moyen terme, de déloger l’« autre ». Au surplus, le multilinguisme européen établit un climat qui rend difficile même l’hégémonie des plus fortes langues (y compris le français et l’allemand, eu égard notamment à la démographie, à la culture et à l’économie). Nous touchons alors le point 3 : le multiple lubrifie sinon lénifie, si je puis dire, la confrontation potentielle du « bi » exacerbant propre au bilinguisme. Dans ce contexte, les Suisses romands et alémaniques réussissent assez bien à vivre ensemble, vraisemblablement, sans qu’on puisse identifier nettement - individuellement ou collectivement - des « pertes » chez l’un ou l’autre groupe social-linguistique.

Si toutefois nous modifiions des paramètres de cette topique, on assisterait à des résultats tout autres. Les exemples ne manquent pas.

Il y a 15 000 ans, pour une population plus de cinq cents fois inférieure à la nôtre, on estime que se parlaient environ 10 000 langues. Aujourd’hui il en reste à peine la moitié (dont un très grand nombre transmises par une poignée d’individus, voire un seul ! comme c’est le cas, aux dernières nouvelles, pour le tchagataï). On est donc passé du rapport-étalon d’une langue pour mille habitants (1/1 000) à une langue pour l’équivalent d’un million de locuteurs (1/1 000 000). Sur une échelle moins abstraite quoique toujours théorique, cette évolution signifie que là où mille personnes maîtrisaient une langue, plus qu’une seule de celles-ci désormais ne la possède. Ou encore, dit autrement, à population égale on est passé de dix mille à dix langues. Et ce n’est fini : les spécialistes prévoient carrément l’hécatombe au cours du présent siècle !

Bref, il n’y a certes pas place pour l’angélisme de la belle eurythmie des langues et des cultures. J’inclinerais plutôt à penser que nous assistons à une véritable guerre des langues - larvée, veloutée, souriante même. Mais guerre tout de même. À n’en pas douter. Une lutte fratricide dans la famille des mots, et qui signifie forcément perte de cultures, d’esprit(s) et de sens. Et ce n’est pas parce que certaines collectivités se sentent passablement peinardes actuellement que le problème n’existe pas, et qu’il n’est pas criant. Par excès de mutisme. De là à soulever l’hypothèse du « complot » allophage depuis l’anglo-américain, il n’y a plus qu’un pas... Mais ne nous égarons pas. Enfin, pas maintenant.

bousculées par des faits...

Transportons-nous au Québec et au Canada (et dieu sait, en tout respect, que le français n’est quand même pas le swahili ou le wolof). Bien que le français soit l’une des deux langues officielles du Canada, le taux d’assimilation franco => anglo est simplement vertigineux en Canada hors-Québec. En une seule génération, beaucoup de francophones canadiens abandonnent leur langue. Et ne la parlent même plus à la maison. Mais encore. Au Québec - où la langue officielle est le français, langue maternelle d’environ 86% de la population (en comptant les 82% de Québécois dits de souche) -, il y a des francophones qui n’utilisent plus du tout leur langue : ils s’en dépossèdent progressivement, ainsi forcément que leur descendance. Sur l’île de Montréal, c’est un phénomème constaté et solidement documenté (notamment par le mathématicien Charles Castonguay et les démographes Michel Paillé et Marc Termote, respectivement). Question irrévérencieuse : peut-on imaginer un instant qu’un Berlinois perdît son allemand, un Madrilène son espagnol, un Moscovite son russe, un Parisien son français ? Ou un New Yorker son anglais...?

Or pendant ce temps, comme d’ailleurs chez un nombre grandissant d’individus, le Canada nous vante la beauté, la conciliation et l’ouverture du bilinguisme - toutes qualités inhérentes à ...la bonne entente entre les groupes, les communautés et les peuples. Ainsi, lorsque le Québec désire un Montréal français, on vocifère à la fermeture, à l’illégalité, voire à la xénophobie... des francophones (en Canada certes, mais de façon carrément brutale au sein de la puissante communauté anglophone montréalaise, nonobstant son fort maigre 8% de la population du Québec). Personne, dans ce pays « officiellement bilingue », ne propose pourtant le bilinguisme réel hors du Québec. Dans la région de Vancouver ou de Toronto (celle-ci avec son demi-million de francophones qui s’étend par-delà tout le territoire ontarien), par exemple, le français est une vue de l’esprit, et au demeurant nettement moins visible et solidement implanté que... le chinois ou l’italien ! La vertu c’est comme une décharge publique : on la réclame, mais jamais dans sa cour.

produisent (quelquefois) de nouvelles idées

Tout ceci pour dire enfin que l’harmonie des peuples par le bilinguisme constitue le plus souvent une arme extrêmement fallacieuse et, pour le coup, admirablement maîtrisée par l’élite locutrice de la langue... dominante. Pourquoi ? Parce que à terme on sait fort bien qu’elle « phagocytera » l’autre langue. On préconise le bilinguisme à Montréal tout en s’abstenant - absolument et rigoureusement - d’en faire autant où que ce soit ailleurs hors-Québec (la petite mais farouche communauté des Acadiens du Nouveau-Brunswick est un cas d’espèce extrêmement fragile et qui perdure grâce à son opiniâtre et courageuse volonté de Résistance propre, à la proximité du Québec aussi, et non point en conséquence d’un bilinguisme vertueux). Et quand Montréal « tombera » (c’est la guerre !), poumon du Québec, celui-ci tombera tout entier comme fruit mûr. Ou chancré. Ainsi « la politique généreuse, ouverte et mondialisante » du bilinguisme sera parvenue à ses fins : une Amérique anglophone mur-à-mur enfin débarrassée de l’Autre. Entendons : ces ridicules Gaulois du Nord.

Entre-temps, une masse critique d’anglophones influents et argentés, langue étatsunienne aidant, colporte sans « désarmer » médisances et insanités sur le compte de leurs concitoyens. Démocratie douteuse, exclusion, stigmatisation, racisme, etc., rien n’est outrancier pour les Barbara Kay, les William « Bill » Johnson, les Diane Francis, les Don MacPherson, les Brigitte Pellerin, les Howard Galganov et les Jan Wong de tous les Montreal Gazette, Financial Post, Ottawa Citizen, Globe and Mail, Toronto Star, National Post et autres Calgary Sun - voire (de La Presse au Droit, par les Nouvelliste et moult Soleil) les Alain Dubuc, les Lysiane Gagnon, les André Pratte et les Pierre Jury. Et ce en vue d’affaiblir, on s’en doute un peu, une volonté collective française très sensible à l’opinion de l’assemblée des nations. Bref et pour faire court (en y incluant la Question nationale de manière générale, coextensive par définition à la problématique linguistique) : ils sont fous à enfermer ces Québécois de vouloir un pays à eux (et français comme par surcroît) ! Laquelle volonté prend racine dans nul autre terreau, pourtant et ultimo, que celui de la dignité et du respect de soi.

Et ce jeu fonctionne si bien, si rondement, que même en Europe française (France, Suisse, Belgique, Luxembourg), plus d’un estiment en effet qu’ils ont peut-être une araignée dans le plafond ces Français du Canada, ainsi que nous appelait de Gaulle autrefois. Faute d[e r]envoyer l’armée à la façon d’Octobre 1970 - acte despotisant obéissant moins aisément aux canons de la rectitude politique de notre temps (quoique...) -, la Canadamérica opte pour la mort lente : outre le bilinguisme donc, le dénigrement tous azimuts sur la scène internationale.

D’ailleurs, mon bon monsieur, à qui appartient la presse internationale vraiment influente...? Déjà que la presse intérieure, simoniaque francophone incluse (hormis Le Devoir [encore que...] et quelques îlots de résistance carburant à l’Idéal), le conglomérat Gesca au premier chef, a fait elle-même depuis longtemps son lit. Douillet et rondouillet. Pour freluquets, ajouterais sans nul doute le trouvère. Or en pareille arène, on le comprendra, les bons mots sur le Québec de MM. Ignacio Ramonet ou Bernard Cassen, du Monde diplomatique, par exemple, ou les actes publics d’amitié du professeur Ingo Kolboom (fondateur/directeur du Centre de Recherche Québec/Saxe - CIFRAQS, à l’Université de Dresde), au pays des Goethe et des Schiller, ne pèsent pas, ne pèsent plus très lourd dans la balance des poids lourds. Si moyens par ailleurs.

De la Résistance - Ou de la négation de la négation

Résumons-nous. Si, comme dans le cas de la Suisse, le bi/multi-linguisme semble être parfois un choix acceptable, voire judicieux, ce sont encore là des illustrations d’espèce ; en cela exceptionnelles et donc impropres à établir la règle ou le modèle. Changeons le contexte (point 2), et situons le rapport allemand/français dans un topoï où s’évanouit le plurilinguisme équilibrant de l’Europe (disons celui de l’Ouest, nous passons ainsi d’une douzaine de langues à deux) : la coexistence pacifique se montrera déjà infiniment plus précaire. Donnons ensuite à l’une de celles-ci un pouvoir prédominant en vertu du point 3 (l’égalité des langues est un idéal-type ou un voeu pieux, certes pas une réalité). On verra progressivement, insensiblement, que l’un des deux idiomes deviendra moins utile. Les communautés bilingues resteront bilingues, d’abord ; bilinguisme qui s’estompera de plus en plus chez le groupe de la langue dominante d’une part, et s’accélérera chez le groupe dominé d’autre part. Le verbe minorisé enfin se verra de plus en plus réduit à un usage intime (local, familial) puis, graduellement, il s’éteindra définitivement.

Les générations suivantes considéreront qu’une seconde langue (i.e. la langue maternelle de leur propre groupe, de leurs propres géniteurs) constitue un fardeau supplémentaire tout à fait inutile - sauf pour le plaisir strictement personnel, comme on aimera apprendre le cha-cha ou collectionner les épingles à chapeau : ma propre identité sera devenue un handicap avant de n’être plus bientôt qu’un souvenir. Étalé sur une vie individuelle, on n’identifie pas toujours clairement ce glissement. On se dit qu’on est bilingue, que « c’est bien » car ça nous permet de... communiquer avec l’autre.

Et puis voilà ! Notre bilinguisme est devenu le correspondant symétrique de l’unilinguisation (voire... la débilinguisation) de cet « autre ». On est toujours, ou presque, le bilingue d’un unilingue. Et quand on le constate fermement (« La lumière ne se fait que sur les tombes », déclamait en sol majeur Léo Ferré dans sa Préface), il est trop tard : nos enfants sont déjà enterrés dans le cimetière de notre insouciance. Nous voilà atterris au point 4. Atterrés aussi. Le bilinguisme c’est comme le nudisme. C’est très bien quand tous s’y mettent.

Faute de quoi l’unilinguisme social demeure la seule avenue lucide et l’unique voie d’avenir pour les nations distinctes et les peuples à part entière au sein de larges ensembles plus ou moins linguistiquement homogènes dans leur hétérogénéité propre.

* * *

Ce qui par-dessus tout se révèle dramatique dans la question francophone mondiale, c’est que la plupart des Européo-français ne contemplent l’échiquier linguistique que par le collimateur de leur propre situation locale, sinon communale. La France bien française (??), de l’Élysée au Quai d’Orsay, par Matignon, fait dans la myopie. Elle s’anglicise comme une enfant s’empiffre de chocolat, c’est-à-dire de son propre chef sans se douter un instant de la phénoménale gastro-entérite qui l’attend. La Switzerland et la Belgium... (nonobstant le litige Wallons-Flamands depuis 1831 !) vivent un équilibre plurilingue et ne voient pas très bien non plus ...où est l’erreur. Or le vrai laboratoire est en Terre Québec et en Afrique. Et pour moult raisons, qu’on ne peut développer ici bien qu’elles soient assez évidentes, ce problème n’est pas vécu comme cardinal sur le Continent chaud (à vrai dire, il y serait bien plutôt reçu comme “gardénal”). Aussi actuellement la conscience de la francophonie réside-t-elle au Québec. Ici se loge l’enjeu véritable de la lutte pour la Francité. Mais nous représentons 5% de la francophonie planétaire. C’est dire, les ami/es, qu’on ne tiendra pas longtemps tout seuls.

Or si les éclaireurs tombent - et ils sont à la limite de l’épuisement, il faut bien nous le dire dans le blanc rougi des yeux - Versailles ne s’en relèvera pas.


Une version préliminaire de ce texte avait déjà vu le jour il y a de cela maintenant quelques années. Hélas ! loin d’avoir vieilli, cette réflexion apparaît aujourd’hui, au contraire, d’une désespérante actualité. D’où cette récidive publique.

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