« Tant que l’indépendance n’est pas faite, elle est à faire. Et je me suis laissé dire en haut lieu que nous n’étions pas prêts. […] j’ai des petites nouvelles: tant qu’un peuple n’est pas indépendant, il n’est pas prêt.  » Gaston Miron

Une lecture intéressante et provocante

Les 250 ans du traité de Paris : qui a peur du 10 février 1763 ?

vendredi 8 février 2013

Le silence de nos autorités autour du 250e anniversaire du traité de Paris laisse songeur : le traité de Paris de 1763 n’est-il pas un évènement fondateur ? Non seulement ce traité a-t-il conclu le premier conflit mondial de l’histoire, mais il a aussi jeté les bases de la domination anglo-saxonne du monde contemporain, dont le Canada moderne n’est pas la moindre des manifestations.

Le 250e du 13 septembre 1759 avait fait couler beaucoup d’encre. Si (la bataille de) la bataille des Plaines d’Abraham a soulevé les passions en 2009, ne devrait-on pas à plus forte raison commémorer le traité de Paris qui a mis fin à la guerre de Sept Ans ? N’est-il pas justifié de souligner au moins tout autant ce traité de 1763 qui aura donné un sens aux batailles de cette guerre ?

Les batailles sont gagnées par les militaires, mais les guerres le sont par les politiques. Il est vrai que l’encre des traités n’a jamais attiré l’attention autant que la poudre des canons. Pourtant, c’est le trait de plume qui a presque toujours décidé de la véritable issue des batailles : Québec n’était-elle pas déjà tombée aux mains des Anglais en 1629 ? Or c’est l’encre des traités qui a scellé son retour dans le giron français en 1632.

Plus qu’une question simplement militaire, l’anniversaire du traité de Paris est l’occasion de s’intéresser aux dimensions politiques et civiles de la guerre de Sept Ans. La déportation des Acadiens lors de cette guerre ne justifie-t-elle pas à elle seule ce devoir de mémoire ? Surtout qu’on oublie trop souvent que le vallée du Saint-Laurent a été le principal refuge des déportés d’Acadie, dont descendent aujourd’hui plus d’un million de Québécois.

Dans l’esprit des grands acteurs du traité de Paris, il ne faisait pas de doute qu’il y aurait un avant et un après. Cela n’était jamais aussi vrai que pour les sujets français d’Amérique, dont l’article IV du traité réglait nonchalamment le transfert d’allégeance. La signature du traité le 10 février 1763 consacrait l’abandon par la France de ses grandes colonies nord-américaines. Selon les termes du traité, les sujets français souhaitant le demeurer devaient avoir liquidé leurs avoirs et gagné le territoire français dans les… dix-huit mois, soit un délai à peine suffisant pour que la nouvelle même du traité arrive à tous les habitants de Nouvelle-France !

Déportation des Acadiens

Cruelle, voire criminelle, la déportation des Acadiens justifiait les pires appréhensions pour les Canadiens abandonnés. La colonie laurentienne avait assisté à l’arrivée par milliers de fugitifs acadiens, et au spectacle macabre de leurs morts par centaines, dans la plus grande misère humaine. Qu’est-ce que ce grand crime pouvait bien laisser présager d’un temps de paix sous régime anglais ? Au vu du calvaire subi par leurs frères acadiens, les 70 000 colons laurentiens craignaient légitimement le pire pour leur avenir.

Il est notoire qu’entre la Nouvelle-France et les (jadis) richissimes « îles à sucre » des Antilles, la France aura d’emblée préféré ces dernières. Elle aura eu le choix lors des pourparlers de paix, et ce dévolu français se comprend dans le contexte de l’époque (même s’il peut sembler curieux en rétrospective). C’est dire que le sort des colonies françaises d’Amérique s’est véritablement joué autour d’une table de négociations plutôt que sur les champs de bataille.

Les 250 ans du traité de Paris sont l’occasion de revenir sur des décisions qui auront déterminé les destinées de populations coloniales bradées comme du bétail par la couronne française (et ce en pleine contravention avec le droit français de l’époque, du moins selon les juristes Christian Néron et Bruno Vallée). Avec la signature du traité de Paris de 1763, et l’exode subséquent d’environ 4000 personnes émanant de toutes les classes de la société (l’historien Robert Larin en a bien détaillé l’épisode), commençait pour l’immense majorité des « habitants » l’improbable pari de leur survie culturelle dans une Amérique où règnerait désormais la langue anglaise.

Quelque douloureux qu’il fut, l’abandon de la colonie laurentienne par la mère-patrie se justifiait de plusieurs façons. Mais au-delà de cet abandon « logique », le traité de Paris a notamment donné lieu à un détournement financier qui aura lourdement hypothéqué les chances d’avenir des « nouveaux sujets anglais » d’Amérique. Le site du Trésor de la langue française au Québec (Université Laval) rappelle que Louis XV n’a pas honoré l’essentiel de sa dette envers la colonie, et que ce compte en souffrance équivaudrait aujourd’hui à… 250 milliards de dollars : « La blessure historique allait être profonde ».

Le geste d’adieu de Louis XV fut ainsi de voler son pain à une colonie qui mourait de faim. De 7 à 10 000 personnes avaient déjà succombé à la famine et aux maladies survenues lors de la guerre de Sept Ans. Le refus royal d’honorer la dette contractée ne pouvait qu’acculer les colons laurentiens à une misère encore plus sévère. Cette dure réalité trahit la logique diplomatique de la couronne de France : Louis XV ayant mis une croix sur la Nouvelle-France, le roi pouvait renier sans en pâtir le gros de sa dette envers les habitants de colonies dont elle ne voulait plus.

Dette envers la colonie

La date anniversaire du traité de Paris rappelle la dette de Louis XV envers sa colonie. L’importance de cette « décapitation » financière justifie sans doute mieux l’expression que l’abusive « décapitation » sociale qui a pourtant fait école. Les travaux fort bien documentés de Robert Larin ont en effet revu et corrigé plusieurs vieilles idées reçues quant à la vraie nature de cet exode de la Conquête.

Poussée à la faillite par le crédit ainsi perdu, la colonie et ses habitants n’avaient en réalité de meilleur choix que de tenter leur chance avec le nouveau régime britannique. Outremer les attendait une autre misère, dans une contrée désormais étrangère et très peuplée. À la lumière de l’expérience difficile de milliers d’Acadiens réfugiés en France depuis 1758, il faut comprendre qu’un « retour » en France n’avait rien d’évident. La meilleure illustration en est sans aucun doute l’émigration de 1600 Acadiens vers la Louisiane en… 1785, soit plusieurs décennies après leur refuge en France.

L’importance du traité de Paris de 1763 se mesure en outre à l’aune de ses conséquences sur l’équilibre colonial britannique. En abandonnant la Nouvelle-France à l’Angleterre, la diplomatie française avait naturellement à l’esprit de piéger son grand rival d’outre Manche. La stratégie du ministre Choiseul prévoyait en effet que l’absence de la France en Amérique du nord entraînerait l’émergence d’un mouvement d’indépendance au sein des treize colonies. Ce mouvement se manifesta comme de fait (1775-1783), et la France interviendra alors avec un soutien militaire et financier qui dépassa de loin tout ce qu’elle avait jamais mobilisé pour la Nouvelle-France.

Par le traité de Paris, la France a parié sur un antagonisme durable entre l’Angleterre et ses colonies d’Amérique. Les frères ennemis ainsi créés le seraient-ils longtemps ? L’échec stratégique de la France a vite paru évident quand le pragmatisme anglo-saxon amena la Grande-Bretagne et les États-Unis à développer un modus vivendi des plus profitables. Sont ainsi nés deux empires parallèles unis par une même langue toujours plus puissante. De son côté, la France amorçait un lent mais inexorable déclin, sa stratégie du « diviser pour régner » ayant lamentablement échoué. L’amitié de circonstances des Américains pour la France allait vite se retirer au profit des relations privilégiées des anciennes colonies anglaises avec leur mère-patrie.

Un traité en cache un autre

Le traité de Paris de 1763 en cachait un autre, l’homonyme traité de Paris de 1783. Celui-ci constitue l’aboutissement logique de celui-là. L’Angleterre y reconnaît certes l’indépendance des États-Unis d’Amérique, mais aussi… ses dettes à leur endroit. Les rois anglais seraient-ils donc meilleurs débiteurs que ceux de France ? Les circonstances de la naissance des États-Unis, immense conséquence du premier traité de Paris, ont résolument confirmé, non seulement l’absence d’intérêt de la France pour ses anciennes colonies d’Amérique, mais aussi sa duplicité à leur endroit.

La guerre d’Indépendance américaine a occasionné l’ultime coup bas de la France envers son vieux Canada. De grands chefs militaires français, les comtes d’Estaing et de Rochambeau, ont en effet diffusé dans la « Province of Quebec » des imprimés appelant leurs « frères français » à prendre les armes. La France semait de cette façon l’espoir d’une libération et plusieurs régiments rebelles de « Français du Canada » ont ainsi été levés, combattant aux côtés des forces franco-américaines alliées.

Les véritables intentions de la France demeuraient cependant secrètes et jalousement gardées au sommet de l’état. La stratégie française depuis le traité de Paris visait à occuper le vieil ennemi anglais en Amérique. Il fallait donc y préserver à tout prix une présence britannique et les anciens Français du Canada serviraient de leurre. Presque tous furent dupés par cette duplicité, jusqu’au général La Fayette : à son grand désespoir, l’ordre de libérer le Canada jamais ne sera émis et son armée immobilisée ne traversera pas la frontière du New Hampshire.

La Fayette s’est battu en Amérique avec « ses frères français » du Canada à l’esprit. Il désirait en particulier laver un honneur bafoué par le traité de Paris. Mais la haute diplomatie de son pays nourrissait d’autres plans : l’ancienne Nouvelle-France et sa population devaient rester britanniques, afin d’occuper les Anglo-Saxons entre eux, suffisamment loin de l’Europe. Cette stratégie fut confirmée par le traité de Paris de 1783, couronnement de la guerre d’Indépendance américaine. Par ce traité, Louis XVI posait le dernier jalon de l’abandon du Canada décidé par son prédécesseur vingt ans plus tôt.

Vrai deuil

L’espoir d’un retour de la France en Amérique était désormais révolu. Le second traité de Paris fut pour beaucoup d’Acadiens et de Canadiens celui du vrai deuil, le dernier clou dans le cercueil de la Nouvelle-France : Louis XVI ne souhaitait pas revoir le traité de Paris de 1763 et la France ne reprendrait jamais ni l’Acadie ni le Canada. Elle en avait eu la chance, une deuxième en vingt ans, et ne l’avait pas prise, encore une fois. Il fallait tourner la page : les Acadiens partiraient donc pour la Louisiane.

Il est bon de rappeler que le traité de Paris de 1763 a longtemps été cultivé comme une intervention de la providence par le haut-clergé catholique canadien (-français) : le traité de Paris aura sauvegardé une vieille France fidèle en Amérique, pendant que la France perdait son âme dans la république ! Plus sérieusement, et au vu de l’histoire, il est légitime de voir dans le traité de Paris de 1763 une bénédiction pour nos « arpents de neige » mal-aimés du roi de France (et méconnus de Voltaire).

N’eût été de la présence britannique, on doit penser que les Américains auraient tôt ou tard mis la main sur le Canada ; si ce n’est par les armes, par l’argent tout simplement – comme lors de l’achat de la (Grande) Louisiane à la France en 1803. Benjamin Franklin n’a-t-il pas affirmé dès 1775 qu’il en coûterait sans doute moins cher d’acquérir le Canada que de le conquérir ? En somme, il ne semble y avoir qu’une seule façon d’en finir pour de bon avec le syndrome québécois des Plaines d’Abraham : lire avec attention le traité de Paris de 1763 et sa conclusion de 1783.


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Le devoir de mémoire

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Ceux qui ne connaissent pas l’histoire sont condamnés à la revivre

Citation tantôt attribuée à l’homme politique anglais Edmond Burke ou au philosophe espagnol George Santayana

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