Quand je lis certains textes publiés récemment dans Vigile, j’ai l’impression de reculer vingt-cinq ans en arrière, sinon plus. Le traumatisme qu’éprouvent leurs auteurs à se promener dans les rues de Montréal peut surprendre. Pour ma part, l’été, par exemple, je vais de temps en temps au marché Jean-Talon me frotter à la multitude bigarrée des « ethnies » côtoyant nos fermiers et j’en ressors toujours avec la conviction que la situation du français à Montréal, tout compte fait, n’est pas aussi alarmante qu’on le dit. Il y a une normalisation insensible à l’œuvre, ce qui ne veut pas dire qu’il faut se mettre à freaker dès qu’on entend un accent étranger.
Je ne méprise pas ces formes de ce que Gérard Pelletier appelait la « mentalité d’assiégiés » et surtout pas les revendications politiques qu’elle sous-tend, incluant la remise en question nécessaire de l’objet fétiche qu’est devenu l’instrument référendaire (à l’instar du "pénis maternel" freudien comme écran à l’abus sexuel). Je dis simplement que Montréal est une ville cosmopolite et que les Québécois "de souche" dont je suis ont l’occasion d’y faire à chaque jour l’expérience du décentrement sans être aucunement affecté par le syndrome du "repli sur soi".
Soit dit en passant, "la langue de Shakespeare" qui se répand "à l’Est de la rue Saint-Denis" est un pur cliché : il n’y a pas 10% d’anglophones, même parmi les plus fanatiques, qui la comprennent. Sur le long terme d’ailleurs, comme un professeur juif américain de Columbia nous l’avait mentionné dans un cours d’histoire à l’U. de M. en 1978, on voit que l’anglais est constitué pour les trois-quarts de mots français provenant des suites de la conquête normande (le mythe de l’anglais né libre aura été une belle chimère ou, si l’on préfère, une illusion propulsive).
Quoi qu’il en soit, je ne dis pas qu’il n’y a pas un travail législatif à entreprendre ou qu’il n’y a plus qu’à s’asseoir sur ses lauriers, mais une chose est sûre : je ne vois pas dans les situations banales de l’existence de recul du français. Je me méfie par ailleurs des scribes sans envergure qui aiment brasser de la marde en jouant la carte de l’indignation.
Ma thèse à moi est que la vie civile entre anglos et francos est en avance d’une génération au moins sur notre bon vieux clivage politique. Un exemple entre cent : la tuerie à Dawson a montré à quel point les représentants des deux groupes, à tous les niveaux d’intervention, n’ont pas hésité un millième de seconde avant de collaborer dans cette situation d’urgence.
En terminant, je dirai que si l’on ne veut pas être mentalement siphonné en restant plughé sur les productions misérables, débiles et infantiles que nous charrient à longueur de journée nos diffuseurs de langue française, il n’est peut-être pas inutile d’ouvrir de temps en temps un livre de Montaigne ou - pourquoi pas ? - l’Anatomy of Melancholy de Robert Burton. À tout prendre, cela vaut peut-être mieux que de downloader gratos des clips pornos sur l’internet.
François Deschamps
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