Je suis aujourd’hui une personne relativement « instruite » en dépit de mon passage obligé dans le système d’enseignement public québécois, là où j’ai appris à détester l’école dès l’âge de 15 ans, alors que j’avais toujours été boulimique de connaissances.
Je me souviens très bien avoir perçu, vers la fin du secondaire, bien que très peu politisé à l’époque, la concurrence des enseignements de professeurs de français nous disant avec émotion et conviction que les Québécois devaient faire tous les efforts pour préserver le français, avec ceux d’autres professeurs nous vantant les mérites, voir la nécessité, du bilinguisme pour décrocher un emploi sur le marché du travail.
Présentée comme une vulgaire compétence, un simple atout de plus sur le « marché » du travail, la connaissance de l’anglais nous est enfoncée dans la gorge le plus tôt possible et nous avalons sans broncher. Les cours d’anglais commençaient à 9 ans dans mon temps. Heureusement, les cours étaient tellement nuls qu’il était impossible de devenir véritablement bilingue à la fin du programme (à 16-17 ans).
La « débilité des exigences immédiates du rendement mercantile », expression fort juste, était l’une des raisons de ce double langage de mes professeurs qui, malgré les bonnes intentions évidentes de bon nombre d’entre eux, n’étaient finalement que des fonctionnaires servant un système conçu sur mesure pour produire les fameux techniciens dont manquait le Québec anglicisé à mort d’une certaine époque que je n’ai pas connu, mais qui sans cesse frappe à nos portes.
L’attrait de l’anglais semble démesuré. Pourtant, une analyse plus poussée fait voir qu’il est tout à fait proportionnel à notre dépendance collective et notre asservissement passif à des réseaux d’institutions étrangères implantées chez-nous depuis très très longtemps. Je pense qu’il faut dès maintenant considérer le problème de l’inégalité des langues comme étant peu susceptible de disparaître, même au lendemain de l’indépendance.
Voici ce qu’écrivait Gandhi sur le problème de l’anglais et de l’éducation en 1908 (ma traduction) :
« Et il est bon de noter que les systèmes d’éducation que les Européens ont rejetés sont les systèmes à la mode chez-nous. Leurs hommes instruits font continuellement des changements. Nous adhérons par ignorance aux systèmes qu’ils ont récusés. Ils essayent en ce moment de faire en sorte que chaque division territoriale améliore sa propre condition. Par exemple, le Pays de Gales est une petite partie de l’Angleterre. De grands efforts sont en cours afin de promouvoir la connaissance du gallois parmi les Gallois. Le chancelier anglais, M. Lloyd George, joue un rôle de premier plan dans le mouvement qui tente de faire en sorte que les enfants gallois parlent le gallois. Et pendant ce temps où en sommes nous ? Nous nous écrivons dans un anglais défectueux, et à cause de ça, même nos détenteurs de maîtrise ne sont pas libres ; nos meilleures pensées sont exprimées en anglais ; les activités de notre Congrès se déroulent en anglais ; nos meilleurs journaux sont imprimés en anglais. Si cet état de choses continue pendant longtemps, la postérité, c’est mon opinion sincère, nous condamnera et nous maudira.
Il vaut aussi la peine de noter que, en recevant l’éducation anglaise, nous avons asservi la nation. L’hypocrisie, la tyrannie, etc., ont augmenté ; les Indiens connaissant l’anglais n’ont pas hésité à tromper et à semer la terreur parmi le peuple. Maintenant, si par nos actions nous accomplissons quoi que ce soit de positif pour le peuple, nous n’auront repayé seulement qu’une partie de notre dette envers lui.
N’est-ce pas une chose douloureuse que, désirant me rendre dans une Cour de justice, je doive utiliser l’anglais comme moyen de communication, et que si je deviens avocat, je ne puisse pas utiliser ma langue maternelle et que quelqu’un d’autre doive traduire pour moi à partir de ma propre langue ? N’est-ce pas absolument absurde ? N’est-ce pas là un signe d’esclavage ? Dois-je blâmer les Anglais ou moi-même pour cette chose ? C’est nous, les Indiens qui connaissons l’anglais, qui avons asservi l’Inde. Le malheur de notre nation reposera non pas sur les Anglais mais sur nous-mêmes. »
Plus loin dans le même écrit (traduit en français sous le titre de Leur Civilisation et notre délivrance), Gandhi propose d’aménager la place que l’anglais doit conserver après l’indépendance, entre autre dans l’enseignement. Malheureusement, des politiciens frileux comme on dit chez-nous ont ignoré les positions de Gandhi. L’Inde a une politique linguistique qui me semble fort respectable sur papier, entre autre parce que les États de la fédération ont beaucoup d’autonomie : rien à voir avec la situation de conflit entre le Québec et l’État fédéral. Malgré cela, il reste que la langue anglaise est non seulement une langue officielle au niveau de l’État fédéral indien, mais elle est en perpétuelle progression auprès des travailleurs de tous les grands centres. Mais ont est tellement convaincu que l’anglais n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan là-bas. À noter que le français colonial a la même position en Afrique que l’anglais en Inde, ce qui est inacceptable dans les deux cas.
Tant que les Québécois vivront en Amérique, ils dépendront de l’anglais dans une certaine mesure. Partant de la réflexion de Gandhi, je pense que nous devons immédiatement établir, par la loi, les lieux légitimes de l’anglais dans notre société. Par exemple, nous devrions établir via un règlement que les commerçants québécois auront la liberté d’exiger la connaissance de l’anglais (ou une autre langue) dans le service à l’intérieur d’un certain nombre de secteurs désignés « touristiques ». Partout ailleurs, il y aurait violation des droits linguistiques des travailleurs d’exiger la connaissance de l’anglais pour être serveur ou serveuse. (Comme si les Ontariens accepteraient, eux qui sont libres, de devoir parler le français, l’espagnol ou le mandarin pour être waiter ! Come on !)
La même chose devrait être faite pour tous les secteurs d’activités.
Pour l’enseignement de l’anglais, il faut impérativement faire la promotion de la connaissance des AUTRES langues étrangères pour la concurrencer et donner le choix de l’ouverture aux autres univers linguistiques. La popularité de l’espagnol peut nous être utile je pense.