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Il fut un temps de notre histoire où le diagnostique de Pierre Vadeboncoeur qui déclarait notre nation en danger de « génocide en douce » était juste, tellement sa destruction était menée par des forces politiques et économiques étrangères.
Nous avons dès lors réagi.
Dans un sursaut commandé par l’instinct de survie, le peuple a donné à ses dirigeants politiques des mandats forts d’appropriation et/ou de réappropriation de ses richesses naturelles et intellectuelles. Ce fut la Révolution tranquille.
Où aboutit-elle, aujourd’hui ?
À un abrutissement généralisé par le massacre de notre culture, pire, de toute culture, menée par le ministère de l’Éducation et les médias qui la soumettent à la débilité des exigences immédiates du rendement mercantile, misérablement réduites aux facilités d’un apprentissage utilitaire et d’une communication à la fois rapide et spectaculaire, qui ne requièrent pas le temps d’une véritable maîtrise de la connaissance, celle qui est à la fois la base et le couronnement de la création et de la permanence de la culture qui en découle, assise de toute indépendance, elle-même assise de tout échange libre et créateur.
Avec l’espoir que ce qui reste de vivant en nous se lèvera une fois de plus pour mener cette fois une révolution fondamentale.
***
Andrée Ferretti, écrivaine
Chère madame Ferretti,
que de justesse dans cette courte analyse. J’y vois cependant une certaine tristesse : un constat d’échec. J’avais ce même genre de pensées il y a quelques semaines. Lorsqu’on érige un bilan de ces nombreuses luttes qui perdurent depuis la révolution tranquille, on s’aperçoit en toute conscience que notre sens créatif a failli à la tâche. Nous avons sombré dans le déni, les objections, les remises en question et autres interrogations plutôt que de prendre le manche après la cognée et labourer nos propres champs d’action. La jachère canadienne nous a fait mal.
S’il est un voeu que je puisse faire, c’est que les centaines d’intervenants souhaitant un Québec moderne et affranchi de ses peurs puissent trouver une voie mobilisatrice à défaut de ne pas entendre la voix Messianique à laquelle ils assimileraient leurs espoirs.
Je crois, comme vous, qu’il est maintenant devenu promordial de passer à l’action.
Merci pour ce beau texte
Bernard Thompson
Mme Ferretti,
…mercantile, déplorez-vous.
Illustration : Le Devoir, 26-27 janvier ’08. Cahier ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR.
Un journaliste met en opposition la directrice du Centre de Recherche et d’Intervention sur la Réussite scolaire(U.Laval), Mme Claire Lapointe, et la ministre de l’Éducation, Mme Michelle Courchesne, sur le thème : Pour une stratégie universitaire commune.
La scientifique constate que la concurrence que se livrent les universités québécoises entre elles est une nuisance (sans aborder l’inéquité des subventions publiques favorisant proportionnellement le secteur anglophone). Elle ajoute que le réseau collégial est trop orienté vers les besoins du marché du travail et pas assez sur le plan de la culture générale.
Réplique de la ministre : Miser sur la culture générale, soit, mais dans un monde idéal. Une personne a beau avoir la plus grande culture générale, si elle n’a pas d’emploi, elle n’est pas plus avancée…
Voilà où nous a menés cette lutte constante contre le géant de l’anglophonie nordaméricaine : Disparition par attrition : Deux corps se sont frottés ensemble jusqu’à disparition du moins volumineux. C’est pas la première fois que ça se produit dans l’Univers…
Votre tristesse, madame, m’a rappelé le poème d’Émile Nelligan : (Ah comme la neige a neigé !)
Pleurez oiseaux de février
Pleurez mes pleurs pleurez mes roses
Aux branches du genévrier.
Ah comme la neige a neigé
Ma vitre est un jardin de givre
Ah comme la neige a neigé
Qu’est-ce que le spasme de vivre
Ah tout l’ennui que j’ai que j’ai. »
Je suis aujourd’hui une personne relativement « instruite » en dépit de mon passage obligé dans le système d’enseignement public québécois, là où j’ai appris à détester l’école dès l’âge de 15 ans, alors que j’avais toujours été boulimique de connaissances.
Je me souviens très bien avoir perçu, vers la fin du secondaire, bien que très peu politisé à l’époque, la concurrence des enseignements de professeurs de français nous disant avec émotion et conviction que les Québécois devaient faire tous les efforts pour préserver le français, avec ceux d’autres professeurs nous vantant les mérites, voir la nécessité, du bilinguisme pour décrocher un emploi sur le marché du travail.
Présentée comme une vulgaire compétence, un simple atout de plus sur le « marché » du travail, la connaissance de l’anglais nous est enfoncée dans la gorge le plus tôt possible et nous avalons sans broncher. Les cours d’anglais commençaient à 9 ans dans mon temps. Heureusement, les cours étaient tellement nuls qu’il était impossible de devenir véritablement bilingue à la fin du programme (à 16-17 ans).
La « débilité des exigences immédiates du rendement mercantile », expression fort juste, était l’une des raisons de ce double langage de mes professeurs qui, malgré les bonnes intentions évidentes de bon nombre d’entre eux, n’étaient finalement que des fonctionnaires servant un système conçu sur mesure pour produire les fameux techniciens dont manquait le Québec anglicisé à mort d’une certaine époque que je n’ai pas connu, mais qui sans cesse frappe à nos portes.
L’attrait de l’anglais semble démesuré. Pourtant, une analyse plus poussée fait voir qu’il est tout à fait proportionnel à notre dépendance collective et notre asservissement passif à des réseaux d’institutions étrangères implantées chez-nous depuis très très longtemps. Je pense qu’il faut dès maintenant considérer le problème de l’inégalité des langues comme étant peu susceptible de disparaître, même au lendemain de l’indépendance.
Voici ce qu’écrivait Gandhi sur le problème de l’anglais et de l’éducation en 1908 (ma traduction) :
« Et il est bon de noter que les systèmes d’éducation que les Européens ont rejetés sont les systèmes à la mode chez-nous. Leurs hommes instruits font continuellement des changements. Nous adhérons par ignorance aux systèmes qu’ils ont récusés. Ils essayent en ce moment de faire en sorte que chaque division territoriale améliore sa propre condition. Par exemple, le Pays de Gales est une petite partie de l’Angleterre. De grands efforts sont en cours afin de promouvoir la connaissance du gallois parmi les Gallois. Le chancelier anglais, M. Lloyd George, joue un rôle de premier plan dans le mouvement qui tente de faire en sorte que les enfants gallois parlent le gallois. Et pendant ce temps où en sommes nous ? Nous nous écrivons dans un anglais défectueux, et à cause de ça, même nos détenteurs de maîtrise ne sont pas libres ; nos meilleures pensées sont exprimées en anglais ; les activités de notre Congrès se déroulent en anglais ; nos meilleurs journaux sont imprimés en anglais. Si cet état de choses continue pendant longtemps, la postérité, c’est mon opinion sincère, nous condamnera et nous maudira.
Il vaut aussi la peine de noter que, en recevant l’éducation anglaise, nous avons asservi la nation. L’hypocrisie, la tyrannie, etc., ont augmenté ; les Indiens connaissant l’anglais n’ont pas hésité à tromper et à semer la terreur parmi le peuple. Maintenant, si par nos actions nous accomplissons quoi que ce soit de positif pour le peuple, nous n’auront repayé seulement qu’une partie de notre dette envers lui.
N’est-ce pas une chose douloureuse que, désirant me rendre dans une Cour de justice, je doive utiliser l’anglais comme moyen de communication, et que si je deviens avocat, je ne puisse pas utiliser ma langue maternelle et que quelqu’un d’autre doive traduire pour moi à partir de ma propre langue ? N’est-ce pas absolument absurde ? N’est-ce pas là un signe d’esclavage ? Dois-je blâmer les Anglais ou moi-même pour cette chose ? C’est nous, les Indiens qui connaissons l’anglais, qui avons asservi l’Inde. Le malheur de notre nation reposera non pas sur les Anglais mais sur nous-mêmes. »
Plus loin dans le même écrit (traduit en français sous le titre de Leur Civilisation et notre délivrance), Gandhi propose d’aménager la place que l’anglais doit conserver après l’indépendance, entre autre dans l’enseignement. Malheureusement, des politiciens frileux comme on dit chez-nous ont ignoré les positions de Gandhi. L’Inde a une politique linguistique qui me semble fort respectable sur papier, entre autre parce que les États de la fédération ont beaucoup d’autonomie : rien à voir avec la situation de conflit entre le Québec et l’État fédéral. Malgré cela, il reste que la langue anglaise est non seulement une langue officielle au niveau de l’État fédéral indien, mais elle est en perpétuelle progression auprès des travailleurs de tous les grands centres. Mais ont est tellement convaincu que l’anglais n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan là-bas. À noter que le français colonial a la même position en Afrique que l’anglais en Inde, ce qui est inacceptable dans les deux cas.
Tant que les Québécois vivront en Amérique, ils dépendront de l’anglais dans une certaine mesure. Partant de la réflexion de Gandhi, je pense que nous devons immédiatement établir, par la loi, les lieux légitimes de l’anglais dans notre société. Par exemple, nous devrions établir via un règlement que les commerçants québécois auront la liberté d’exiger la connaissance de l’anglais (ou une autre langue) dans le service à l’intérieur d’un certain nombre de secteurs désignés « touristiques ». Partout ailleurs, il y aurait violation des droits linguistiques des travailleurs d’exiger la connaissance de l’anglais pour être serveur ou serveuse. (Comme si les Ontariens accepteraient, eux qui sont libres, de devoir parler le français, l’espagnol ou le mandarin pour être waiter ! Come on !)
La même chose devrait être faite pour tous les secteurs d’activités.
Pour l’enseignement de l’anglais, il faut impérativement faire la promotion de la connaissance des AUTRES langues étrangères pour la concurrencer et donner le choix de l’ouverture aux autres univers linguistiques. La popularité de l’espagnol peut nous être utile je pense.
Merci, cher monsieur Thompson, pour votre appréciation de mon article que vous qualifiez généreusement d’analyse, alors qu’il n’est qu’une expression de ma colère et de ma peine devant nos attitudes et comportements sans cesse et toujours plus gravement démissionnaires.
Notre manque de fierté et de dignité et de sens de la valeur universelle de notre identité nationale, égale dans sa différence à toutes les autres identités nationales, qui nous conduit toujours si promptement à céder devant les exigences étrangères à notre culture, au sens le plus large du terme, me donne le sentiment d’une abdication funeste.
C’est ce refus d’abdiquer que j’ai décelé d’emblée et avec joie dans l’action hérouxvillienne, refus manifesté avec un sens de l’humour si intelligent qu’il a nécessairement échappé à notre intelligentsia pervertie par celui tellement grossier dont nous assomment nos boys, nos publicitaires, nos Guy A. Lepage et autres fous du roi.
Oui, nous sommes en ce moment et depuis plusieurs années notre propre et pire ennemi. Mais, comme de tous les autres, nous en viendrons à bout, un jour, si nous retrouvons le ferment de nos luttes séculaires, celui du désir de vivre libre, indépendant et souverain, comme la loi intrinsèque à la vie le commande.
Je vous remercie monsieur Thompson. Andrée Ferretti.
P.S. Je remercie également mes deux autres correspondants. J’en suis réconfortée.
Andrée,
Je viens de lire ton texte. Quelle lucidité. Tu as raison, c’est une idée à creuser. Il faut se reconstruire une posture générale dans ce combat pour notre indépendance nationale. Tu dis une chose essentielle : "La culture : assise de toute indépendance, elle-même assise de tout échange libre et créateur." Voilà un propos qui me semble rassembleur. Le Devoir n’a pas publié mon texte, publiera-t-il le tien ? Je le souhaite.
Cela dit, trop de "souverainistes" se sont multipliés, ces dernières années, moins pour se répandre que pour s’opposer. C’est aussi ça notre "suicide en douce". Ce manque de solidarité. C’est ainsi que nous sommes incapables de faire appel au peuple en le stimulant de notre "espoir de vivant". Il n’y a pas d’avenir si nous ne nous prenons pas en mains. Tant que nous serons emprisonnés dans le cadre du fédéralisme, il est illusoire de vouloir transformer la gouvernance provinciale en gouvernance nationale. Seule l’indépendance du Québec sera structurante pour son avenir.
Je constate aussi qu’on ne sait plus donner un sens à notre combat. Là-dessus, le PQ est si peu fiable. Même face à ses membres, il doit se donner une crédibilité. Ils sont nombreux à ne plus croire à son "pragmatisme sincère". Par ailleurs − mon dieu que je me sens pessimiste −, ce qui empêche de réaliser l’indépendance, c’est l’absence de soutien du peuple. Ce peuple est malheureusement témoin de l’effondrement du sens de l’histoire. Il n’est pas conscient, par exemple, que sans la langue française, le Québec n’a pas d’avenir. Pendant que l’on débat sur le cadre stratégique à retenir, à savoir l’affirmation nationale qui consiste à poser des gestes concrets (Larose) ou le maintien du référendum qui permet de centrer l’enjeu sur l’indépendance (Monière), le sens de notre appui à l’indépendance se dilue dans les tergiversations d’une élection référendaire, voire celles d’un référendum d’initiative populaire (SPQ-libre).
J’arrête. Je ne voudrais pas te communiquer mon exaspération qui est aussi, certainement, un manque de patience. Nous sommes dans la situation suivante : la nécessité de maintenir l’idée de l’indépendance au cas où − l’occasion se présentant −, il ne faudrait pas oublier de la faire. Mon doute est grand : viendra-t-elle cette situation ?
Je t’embrasse en sachant, malgré tout, que ce qui est en nous est vivant.
Bruno Roy, écrivain

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