Votre constat est juste sur un point, injuste sur l’autre. Il est vrai que le souverainisme a échoué, mais je refuse de croire que l’échec des baby-boomers marque l’échec du projet national québécois. Plutôt, je crois que c’est des rangs de la nouvelle génération, la mienne, qu’émergera le véritable mouvement vers l’indépendance du Québec. La question qu’il faut se poser, c’est pourquoi le souverainisme a échoué ? Il a échoué parce qu’il manquait de la conviction intégrale, celle du peuple, bien sûr, mais aussi celle des élites. Cependant, je crois qu’il est possible de construire sur l’échec des baby-boomers, de constater, tout d’abord, comme vous le faites, avec une grande lucidité, cet échec, puis de se questionner sur le pourquoi.
Pourquoi le souverainisme a-t-il échoué ?
Parce qu’il n’a pas eu la conviction d’être purement et simplement indépendantiste, mais s’est plutôt rabattu sur un compromis minable, le souverainisme, fondé sur l’idée que l’“indépendance” du Québec passe par une négociation. Or, il est clair qu’une nation qui quête son existence ne la mérite pas. Il faut donc abandonner, à mon sens, le terme “souverainisme”, lié au baby-boomers, au trait-d’unionisme, et au PQ. Plutôt, il faut définir l’indépendantisme en opposition directe à cette thèse. Cela implique aussi qu’il faille dépasser, d’une manière ou d’une autre, le PQ, qui en est à son dernier droit. Cela implique finalement, au niveau du leadership, une rupture générationnelle, entre les baby-boomers et la génération qui la suit.
Le souverainisme, aussi, a échoué, parce qu’il n’a pas eu la force de reconnaître l’ennemi numéro un de la nation québécoise, qui n’est pas le gouvernement fédéral, ni les communautés ethniques, ni l’argent, mais bien le bloc anglais en territoire québécois. Au lieu de contester les privilèges attribués à cette minorité nationalement canadienne, les souverainistes chantent tous qu’il faille “reconnaître leurs droits historiques”. Non, c’est bien le contraire, il faut refuser le statut quasi-constitutionnel de ladite communauté anglophone du Québec, et les privilèges qui y sont attachés. Comment consolider une nation québécoise au Québec si cette nation est cassée, fendue, rompue et brisée en son sein par le bloc canadien du Québec ?
Enfin, le souverainisme a échoué parce qu’il n’était pas assez ambitieux, préférant attendre que le pays se fasse pour le définir... comment peut-on vraiment fonder un pays sans une vision claire ? C’est comme dire : changeons de statut, et après, on verra ce qu’on fera... Comment les citoyens peuvent-ils être enchantés, motivés, mobilisés par un projet de pays non-défini ? Cette stratégie minable a aussi un autre écueil, outre le fait de démobiliser, elle est confuse, car elle ne permet pas à un citoyen potentiellement indépendantiste de savoir où l’on va, mais surtout, pourquoi l’indépendance est nécessaire. Que fera-t-on de l’indépendance ? Cette question doit trouver réponse avant de pouvoir convaincre quelqu’un de sensé de voter pour l’indépendance.
Le souverainisme a aussi échoué pour une raison sociologique : il n’y a pas, au Québec, d’élites de l’indépendance. Je m’explique : notre nation, celle des premiers colons français, a été décapitée, lors de la conquête. Les élites qui existaient sont reparties, puis ont été remplacées par les élites anglaises. L’Église a éventuellement fait office d’élite culturelle de la nation dominée. Enfin, à l’ère du PQ, très récente, notons-le, il y a eu une tentative de constituer des élites politiques, d’administration publique et économiques ; cependant, comme vous le savez, ces élites sont encore, dans leur comportement et leur mentalité, des élites provincialistes, néo-colonisées, ce ne sont pas des élites nationales, dignes de ce nom, ni a fortiori des élites de l’indépendance, capables de mener la nation vers son destin historique, qui est d’être indépendant.
Le souverainisme a aussi échoué pour une autre raison, plus subtile celle-là, celle du repli français, le repli du Québécois sur son héritage français face à la menace anglaise. Il s’agit là d’un piège, d’un écueil, car le Québécois n’est ni Français, ni Anglais, il est, dans sa spécifité, Québécois. Ce repli se constate, notamment, au niveau de la langue, et de la religion, car ce sont, peut-être, les deux principaux legs français au Québec. L’État n’a pas à promulguer une grammaire, ni à adopter une religion d’État, cependant, il peut valoriser le fait linguistique québécois, par l’étude, la recherche et l’éducation, et peut aussi prendre acte de l’anomie signifiante des Québécois de manière progressiste, en mettant en place des mesures qui favorisent une recomposition, digne de la modernité, et non un simple repli de village sur l’Église et son curé.
Si on veut continuer cette petite diatribe, disons que le souverainisme a aussi échoué, je crois, par manque de vision post-indépendance en matière d’intégration continentale. Le projet de Landry de former une union avec le Canana est bâtard et sans vision. C’est un projet bâtard, parce que, de fait, économiquement, le Québec est plus intégré aux États-Unis qu’au Canada. Il faut donc voir, dans la dernière indépendance des Amériques, celle du Québec, une opportunité de donner une impulsion à une grande Union des Républiques des Amériques, bref, un projet continental, pleinement, qui sache enflammer les consciences et consacrer dans les Amériques, politiquement, une réalité en émergence, celle de la naissance, graduelle, pénible, d’une nouvelle civilisation, celle des Amériques.
Enfin, septième point, le souverainisme a échoué parce qu’il devait échouer. C’est, en effet, dans l’ordre naturel des choses qu’une nation, pleine et entière, n’émerge pas de nulle part. Il est normal d’avoir une phase autonomiste-affirmationiste (Duplessis-Lesage), une phase trait d’unioniste-souverainiste (Lévesque-Parizeau), puis, enfin, une phase indépendantiste. Il faut cependant avoir la lucidité de reconnaître que cette phase, la dernière, reste à construire, et qu’elle peut s’appuyer, mais non de fonder, sur les expériences du passé. Ce que l’on constate, au Québec, c’est la survivance, et parfois le retour, des élans passés, dépassés, mais il ne faut pas s’y tromper, l’avenir est à l’indépendantisme, je le dis, le déclare : le souverainisme est mort, vive l’indépendance !
David Poulin-Litvak
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —

