Quoi de mieux qu’une bonne séance de magasinage pour oublier nos soucis. Il y en a qui aime le jeu, d’autres qui préfèrent le cinéma d’action. Un peu de consommation, ça fait tellement du bien lorsque notre quotidien nous accable. Le maire de Québec l’a très bien compris et c’est pour cela qu’il invite tous les Québécois à venir assister à une reconstitution qui aura tout du film de guerre. Il nous convie à venir dépenser nos économies dans les hôtels, bars et restaurants de la Vieille Capitale pour oublier la crise.
Si dépenser aide à oublier, les commerçants de Québec devraient faire de bonnes affaires, car les Québécois en auront long à effacer de leur mémoire au cours de ces commémorations : 250 ans d’histoire de trahisons, de fourberies, d’exécutions, de tricheries, de mensonges et d’assimilations. « Se souvenir pour mieux oublier » devrait être le thème de cette reconstitution de la bataille des Plaines d’Abraham.
Toutefois, contrairement à un bon film d’action, nous ne verrons pas de sang, pas de tripes arrachées, pas de héros exécutés. Nous ne verrons pas les fermes brûlées, les femmes violées et leurs maris assassinés. Nous ne sentirons pas la sueur de la peur, seulement celle des nombreux badauds incommodés par la chaleur mêlée à l’odeur de la poudre, des hot-dogs et des patates frites grasses qui régnera sur les Plaines d’Abraham ce jour-là. Parce que nous aurons chaud, la bière coulera à flot.
Je nous vois nombreux avec nos enfants alignés le long des cordons de sécurité assistant à ce qu’on prétend être une reconstitution historique, la violence et les crimes en moins, les poignées de mains entre figurants des deux camps en plus. Il pourrait en être tout autrement si cette fête se métamorphosait en foire d’empoigne, un risque réel !
Je nous vois, éberlués, assistant à l’arrivée des militants du RRQ, Pierre Falardeau en tête, avec leurs pancartes et drapeaux scandant leurs slogans iconoclastes. « Est-ce qu’il y avait des grévistes et des manifestants en 1759, papa ? Papa, regarde, il y a plein de polices qui arrivent avec des armures, des casques à visière et des matraques, ils ressemblent aux soldats romains dans Astérix et Obélix ! » Comme ce fût le cas lors du sommet de Québec ou celui de la jeunesse, ils lanceront certainement des grenades lacrymogènes pour dissiper les manifestants et la foule des innocentes victimes, enfants, parents et grands-parents, sera certainement incommodée.
La conquête deviendra alors un fait réel, nous assisterons à la guerre en direct avec une vraie bataille. La peur transpirera de la foule lorsque les matraques s’affaisseront dans un claquement sec sur les crânes des nouveaux patriotes. Alors que les spectateurs se dissiperont dans le désordre, nous verrons le sang giclé sur le visage déformé des manifestants criant des jurons tant la douleur les accablera.
L’irréparable surviendra alors, des gens seront blessés, certains gravement. Il faudra des coupables. Lebeaume et Verner désigneront Falardeau et sa horde sauvage. Avec images en boucle à l’appui, nous entendrons leurs accusations sur toutes les chaînes d’information. « Les séparatistes ont gâché la fête. Tout ce qui est arrivé est de leur faute. Ils ont provoqué les policiers, ils ont incommodé la foule. Les forces de l’ordre avaient l’obligation d’intervenir ! ».
Nous nous souviendrons alors des soulèvements contre la conscription, du samedi de la matraque, du défilé de la St-Jean en 1968 et d’octobre 1970. Nous comprendrons que les coupables sont toujours les descendants des perdants, que les collaborateurs sont toujours dans le camp des vaincus, que nous n’avons pas besoin de reconstituer de batailles pour nous souvenir que nous avons perdu. Les Verner, Labeaume et autres Coderre en sont la preuve vivante. Par leurs faits et gestes, ils témoignent chaque jour de notre défaite en collaborant à la réécriture de l’histoire. En s’acharnant pour que nous fêtions notre défaite, c’est leur propre bêtise qu’ils impriment dans notre mémoire collective. Ces fêtes sont celles de la provocation.
Louis Lapointe

