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Le soutien aux produits du terroir : un premier pas vers une nouvelle vision des territoires agricoles et ruraux ?
Gérald Domon, Julie Ruiz
Le Devoir
mercredi 25 juillet 2007


La ministre des Affaires municipales et des Régions et son collègue de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation annonçaient récemment un nouveau programme de soutien aux petites entreprises agricoles vouées au développement de « produits du terroir ». Bien que la portée réelle de ce programme reste à mesurer, cette annonce représente un moment significatif pour l’agriculture et les territoires ruraux québécois.

Elle constitue effectivement une première reconnaissance de l’incapacité du modèle d’agriculture productiviste, qui a guidé les programmes et politiques agricoles au cours des 30 dernières années, à répondre aux attentes actuelles de la société québécoise et à assurer le développement viable de nos collectivités rurales.

D’une part, ce modèle a conduit à l’abandon pur et simple de l’agriculture sur de vastes pans du territoire québécois, soit là où les conditions ne se prêtaient pas à une agriculture intensive. D’autre part, même là où celle-ci s’est pleinement déployée, soit presque essentiellement dans la plaine du Saint-Laurent, elle n’a pu assurer l’essor économique, social et démographique des collectivités. La diminution spectaculaire du nombre de fermes (entre 1951 et 2001, il est disparu en moyenne de cinq à six fermes par jour au Québec) et de la population agricole (aujourd’hui à peine plus de 6 % de la population rurale) y a effectivement remis en cause la viabilité des collectivités. Le mémoire déposé par la municipalité de Saint-Marcel-de-Richelieu à la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire du Québec est éloquent : l’essor qu’y a connu l’agriculture intensive n’a pu assurer le maintien d’une population suffisante pour garantir les services de base (école, épicerie, etc.).

Afin d’éviter de s’engager davantage sur une route qui mène à l’impasse, il est essentiel que le Québec modifie en profondeur sa vision des territoires agricoles et ruraux, et celle de ses politiques et programmes d’aide. Comme l’a récemment mis en évidence un symposium international tenu aux Pays-Bas sur la mondialisation, l’agriculture et l’avenir des territoires ruraux, quatre tendances lourdes marquent effectivement les pays industrialisés. Déjà largement reconnues ailleurs, ces tendances ne sauraient être ignorées sous peine de voir le Québec se marginaliser.

La multifonctionnalité des territoires

Que la population agricole, devenue partout minoritaire au sein de la population rurale, ne puisse à elle seule assurer la viabilité des collectivités est de plus en plus admis. Plus encore, on ne met plus en doute le fait que la production de biens alimentaires n’est qu’une des fonctions que peut assurer l’espace rural, celui-ci supportant, ou pouvant supporter, tout autant des fonctions économiques autres que l’agriculture (p. ex., des activités touristiques) que des fonctions sociales (p. ex., le cadre de vie) ou environnementales (p. ex., la régulation de la qualité des eaux). Un peu partout, on reconnaît donc que le territoire n’est plus seulement un espace voué à la simple production, soit-elle agricole, forestière, énergétique ou autre ; il est un espace multifonctionnel qui doit être considéré et abordé comme tel.

Le découplage des aides gouvernementales et de la production agricole

Étant donné les risques de surproduction, l’ouverture croissante des marchés et la reconnaissance de la multifonctionnalité des territoires, une seconde tendance lourde consiste à dissocier les aides gouvernementales de la production agricole. Ainsi, ces aides ne sont plus uniquement tributaires des superficies mises en culture ou des volumes récoltés, mais aussi des autres services rendus à la collectivité : pratiques soucieuses du maintien de la qualité des eaux, de la protection de la biodiversité, de l’entretien du patrimoine bâti (p. ex., les granges historiques) et des paysages ouverts. Or, seule une telle dissociation permettra de maintenir une agriculture vivante et diversifiée sur le territoire québécois.

Une approche territoriale

Puisque le territoire n’est plus le support d’une fonction unique, les approches sectorielles tendent aujourd’hui fortement à laisser place à des approches territoriales. C’est effectivement sur la base d’un diagnostic territorial prenant en compte non seulement les objectifs nationaux de production, mais également l’ensemble des ressources, des activités et des problématiques spécifiques à chaque région, voire à chaque groupe de municipalités, que sont de plus en plus définis les programmes et les aides gouvernementales. Le Québec est-il si uniforme que des politiques peuvent y être appliquées de la même manière en Montérégie et en Gaspésie ? N’est-il pas riche de la diversité géographique, culturelle, économique de ses régions ? Par-delà les politiques sectorielles agricoles, forestières, touristiques ou autres, il s’agit de définir de véritables politiques d’aménagement des territoires.

La nature et le paysage comme leviers de développement

Alors qu’au Québec la question de l’environnement, des milieux naturels et des paysages a toujours été et continue d’être essentiellement perçue comme une série de contraintes au développement, un nombre croissant de pays y voient un levier de développement économique et social. De la France à la Grande-Bretagne en passant par les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Australie et plusieurs États américains, les milieux naturels et la qualité des paysages sont vus comme des atouts importants répondant à l’intérêt croissant des individus et des industriels envers la qualité des milieux de vie et le développement durable. Il est pour le moins paradoxal, alors que des pays comme les Pays-Bas investissent des millions d’euros afin de créer de toutes pièces des milieux « naturels » pour répondre à cette nouvelle demande sociale (voir par exemple le projet de renaturalisation de l’île de Tiengemeten), que le Québec, si riche en milieux naturels et en paysages, n’ait toujours pas appris à saisir ces occasions et continue, à travers une vision monofonctionnelle et productiviste du territoire, à dilapider ce riche patrimoine.

Plusieurs pays s’emploient déjà depuis une décennie à réviser leurs programmes et leurs politiques de manière à s’ajuster aux nouvelles réalités qui les sous-tendent, alors que le Québec, de son côté, tarde à simplement les reconnaître. Espérons alors que l’annonce faite par les ministres marque le premier pas vers une véritable actualisation de l’approche relative aux territoires agricoles et ruraux. À défaut de quoi, l’actuel retard du Québec pourrait non seulement s’accentuer, mais aussi se transformer en anachronisme...

***

Julie Ruiz : Doctorante à la faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal

Gérald Domon : Professeur titulaire à l’École d’architecture de paysage et directeur scientifique de la chaire en paysage et environnement

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