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Le scrutin proportionnel est-il un scrutin progressiste ?
David Poulin-Litvak
Tribune libre de Vigile
vendredi 16 mars 2007      332 visites


La question suivante peut sembler curieuse. Mais, en fait, toutes les questions de nature structurelle sont aussi des questions d’idéologie structurelle. L’idéologie structurelle de la proportionnelle est-elle donc une idéologie structurelle progressiste ?

Il y a, je crois, deux constats qui poussent à soulever cette question : tout d’abord, un constat empirique, celui de la présence, dans les pays au scrutin uninominal à un tour, de forces politiques comparativement droitistes. À l’inverse, si la gauche n’a pas la vie facile en régime proportionnel, elle y est du moins représentée et peut former le gouvernement.

L’autre constat, qui vise à être plus explicatif, est celui du fractionnement de la gauche. Si l’on regarde en France, par exemple, il y a de multiples candidats à gauche. Au Québec, il y a des progressistes en matière d’écologie et en matière sociale, et, dans les deux cas, ils sont exclus, évincés du pouvoir par le mode de scrutin en vigueur. La France et le Québec ont, tous deux, un scrutin uninominal.

Doit-on en conclure que le scrutin proportionnel avantage la gauche ? Peut-être pas, mais on peut dire qu’elle permet à la gauche d’exister et d’investir les lieux de pouvoirs politiques. Il serait possible d’affirmer, justement je crois, que le scrutin proportionnel est un scrutin qui rend justice à ce que les courants progressistes dans une société représentent, des courants souvent minoritaires, à un moment donné, émergents, mais qui présentent des alternatives aux autres courants politiques qui, le plus souvent, sont les partisans du statu quo.

Ce n’est pas dire que le conservatisme n’a pas sa place en société, on peut être de gauche et reconnaître que ce n’est pas une religion, mais une conception des choses et du monde qui pense autrement, et qui vise à promouvoir une autre pensée que celles qui sont généralement dominantes, calquées, le plus souvent, sur les réalités et les inégalités économiques.

Parce qu’il s’agit d’alternatives, il est clair que ce ne seront pas des mouvements de masse, mais des mouvements « d’avant-garde », progressistes, autant de lieux d’exploration d’options différentes pour reconfigurer nos sociétés. Du fait de cette caractéristique, de cette mouvance plus grande de la gauche, et aussi de son fractionnement, la gauche se retrouve à être pénalisée, muselée par l’actuel mode de scrutin.

La gauche requiert-elle un scrutin proportionnel ? Eh bien, regardons ce qui se passe aux Etats-Unis, un régime notoirement corrompu par l’argent et la fortune, la pluto-démocratie de la planète. Une proportionnelle permettrait à ce pays de porter au Congrès des voix, disons, colorées, féminines et idéologiquement progressistes. Si les mots sont indicatifs de la réalité politique étatsunienne, aux États-Unis, quand on est progressiste, on se dit « liberal »…

La Grande-Bretagne représente un autre cas intéressant. Dans ce pays, il est possible que la gauche soit incapable de se rénover dû à son parti unique de la gauche de l’échiquier politique. Là encore, le système semble pousser les partis au pouvoir à se « droitir », s’il fallait une preuve des plus actuelles de ce phénomène, on n’aurait pas à fouiller bien loin…

En France, on le voit, la gauche, divisée, est en déconfiture. Si la présidentielle peut être une indication de ce phénomène, eh bien, l’on assistera vraisemblablement à une deuxième présidentielle sans la gauche.

La dualité bipartisane du scrutin uninominal tend, aussi, notons-le, à évincer le centre et à rendre cette option impossible. Lorsqu’elle émerge, cependant, si elle émerge, elle devra soit refonder les règles politiques – Bayrou propose une proportionnelle en France – ou déloger l’une des formations majoritaires et prendre sa place.

Au Québec, il est possible, dans un « worst case scenario », que l’on assiste à un gouvernement majoritaire au terme des sièges, mais extrêmement minoritaire au terme des voix. Le PLQ, ou le PQ, pourraient être élus avec tout juste un tiers des voix au total. Il est aussi possible que l’on ait, bien évidemment, un gouvernement minoritaire.

Le Québec, sociologiquement, semble cependant sortir de la logique bipartisane, tranchée en deux, de l’Union nationale et des Libéraux, puis des Libéraux et du PQ, pour se diriger vers une société beaucoup plus pluraliste. Il est possible, probable même, que cette pression pousse les citoyens à réclamer une représentation équitable pour tous au sein de l’arène parlementaire, que seule peut garantir une proportionnelle.

Le jeu entre la culture politique, et la structure de représentation, est important. Il constitue une manifestation de l’effet de l’un sur l’autre, celui de la culture spontanée sur la structure formalisée. La question de la proportionnelle, donc, est une question de culture qui cherche à s’institutionnaliser, politiquement, à se manifester sur la scène parlementaire et gouvernementale, ce qui requiert une réforme de l’actuel scrutin.

Si l’actuel scrutin donne une prime à la droite, en requérant des unités politiques, partisanes, grandes et englobantes, en revanche, la proportionnelle, et la lutte pour l’obtention de la proportionnelle, logiquement, doit être une lutte des progressistes, de toutes les couleurs, des verts aux solidaires. Il ne s’agit pas, cependant, que de chercher à promouvoir son intérêt idéologique, sa préoccupation environnementale. Plutôt, il s’agit d’une affirmation du droit qu’ont ces tendances d’exister politiquement.

Les autres tendances ont, elles aussi, le droit d’exister, mais pas le droit de confisquer la volonté populaire au nom de la « démocratie » et de dérober les voix en traduisant non-proportionnellement ceux-ci en sièges.

Évidemment, cette lutte, pour un scrutin proportionnel, sera une lutte de longue haleine. Il faut être naïf pour croire que les pouvoirs en place ne résisteront pas au changement. Qui accepterait, à moins de placer la démocratie au-dessus de ses propres intérêts, de voir deux autres formations politiques entrer en jeu, deux autres compétiteurs sur la scène politique ?

Il faut dire que les verts iront gruger du côté des libéraux, du PQ, voire de l’ADQ, tandis que QS ira gruger du côté de l’ADQ et du PQ. Qu’ont-ils à y gagner ? Rien, surtout pas pour l’ADQ et le PLQ. En revanche, le PQ, lui, a un intérêt en jeu, un intérêt qui deviendra de plus en plus évident, avec la montée de QS, que rien, logiquement, ne pourra retenir. C’est un mouvement spontané.

L’intérêt du PQ, c’est celui que représente QS en tant qu’allié potentiel, en régime proportionnel. En effet, dans l’actuel mode de scrutin, un vote pour QS pénalise littéralement le PQ, au point où Jean Charest, habile comme il est, est allé féliciter QS d’avoir présenté un budget équilibré, alors que d’autres formations tardent. Il sait bien, à court terme, que la montée de QS fait son affaire.

En revanche, en régime proportionnel, la lutte ne se fait plus entre le QS et le PQ, mais entre ces deux formations et l’ADQ et le PLQ. Les Verts, à vrai dire, sont peut-être difficiles à situer, je crois qu’ils pourraient aller dans un sens ou dans l’autre. Néanmoins, ce qui est clair, c’est que le PQ se retrouvera dans une situation intéressante, affaibli en tant que parti, mais renforcé en tant que coalition souverainiste.

Il est possible que la coalition, en ratissant plus large, réussisse à réunir une majorité parlementaire. Ce sera une lutte, il ne faut pas le nier, mais c’est là bien possible. Il ne faut pas oublier que QS fait aussi la compétition à l’ADQ, et pas à seulement au PQ. QS fait la compétition aux votes de protestation. Les verts quant à eux, s’ils veulent être cohérents, doivent tout de même admettre que le bilan vert du PQ et de QS sera meilleur, et que les propositions de l’ADQ et des Libéraux, ont une moins bonne cote.

Ce n’est pas dire que les Verts iront appuyer, nécessairement, le projet de souveraineté ; en fait, s’il y a un vote pour tenir un référendum sur la souveraineté au Parlement, ce vote devrait être libre, permettant aux verts et aux adéquistes d’appuyer ou non le projet. En revanche, ce qui est sûr, c’est que ce vote, s’il passe à la majorité au Parlement, sera bien indicatif de la réalité sur le terrain, et constituerait, en soi, un signe précurseur du Grand Soir.

En attente de réunir cette majorité parlementaire proportionnellement représentative de la majorité populaire, la mise en place d’une proportionnelle, au PQ, doit coïncider avec la réalisation du fait que la société québécoise est plurielle, capable de l’être, et qu’elle n’a pas besoin d’un parti unique de la souveraineté, mais d’une union sacrée de la souveraineté, démocrate, mobilisatrice, capable de refluer aux bancs de l’Opposition le courant de la dépendance. Je suis Québécois. Voilà ce que signifie ce projet, ce rêve porté dans le cœur des gens de mon pays, j’ai un pays, le Québec, et ma terre ne connaîtra la liberté que le jour où elle aura la fierté, de dire : Je ne suis pas, donc je suis.

Je ne suis plus, et je serai, pourrait-on dire, en attendant Godot. Que faire en attendant ? Pourquoi pas semer la graine de la prise en charge populaire du destin collectif, de redonner un peu de ce pouvoir qui, supposément, appartient au peuple, en l’habilitant à choisir ses dirigeants politiques ?

Si je suis incapable d’élire mes représentants politiques, que l’on ne vienne pas me demander d’en sacrer un leader du Québec indépendant, car, son indépendance, sa liberté, lui, il l’aura, mais il n’aura pas ma voix, je me tairai, en attendant d’avoir le pouvoir de co-souverain que je suis, celui de choisir, en toute quiétude et responsabilité, la personne qui me représentera au Parlement.

David Litvak
Co-souverain du Québec sans vote effectif (heureusement, du haut de ma co-souveraineté, je garde un certain sens de l’humour…)

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/spip/) —

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