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« Pour prévoir l’avenir, il faut connaître le passé,
car les événements de ce monde ont en tout temps
des liens aux temps qui les ont précédés »
Nicolas MACHIAVEL
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Dans le creux de la vague, le temps paraît très long parce qu’il semble être l’instrumentum de l’adversaire. En fait, le temps reste le même pour tous, mais il n’est pas interprété de la même manière selon la force des cycles. Si le cycle nous favorise, nous avons le temps pour nous et si le cycle nous néglige, nous cherchons à anticiper sur le temps pour le battre. Ou bien sommes-nous dans un climat politique agréable… ou bien sommes-nous en pleine tempête. Ceux qui désirent des changements rapides s’inquiètent des effets du temps sur leurs politiques, alors que ceux qui profitent du climat actuel vivent dans le temps présent et n’en souffrent point. On voit bien ici toute l’importance que le climat peut avoir sur la vie politique : les meilleurs politiciens savent tirer profit de la climatologie générale, alors que les autres, par des réponses malheureuses par exemple, deviennent vulnérables. Il faut savoir adapter ses idées au temps qu’il fait et qu’il fera, sinon ses projets politiques, se trouvant à contre-courant, risquent de ne jamais se réaliser.
Ce court texte entend réfléchir sur la signification du temps dans la vie politique. Il part du fait que le temps (dans les deux sens inséparables du même mot) est toujours interprété par des hommes et que les cycles ont pour résultat de faire du temps un ami ou un ennemi. C’est pourquoi les plus grands représentants politiques, attentifs à la moindre possibilité de sursaut ou de changement climatique, s’imposent comme des spécialistes dans la lecture du temps qu’il fera : tels des météorologues, ils sont capables de flairer, deviner et prévoir le temps qu’il fera afin de se servir des opportunités pour renverser les actions de leurs adversaires. Notre texte veut aussi faire sentir pourquoi le temps politique est par essence un temps collectif. Il précise que si les exigences du temps ne sont pas mises à profit au bon moment par le peuple, lors des grandes années porteuses, ambitieuses et propices aux grands projets par exemple, il se peut que les exigences du temps se retournent contre le peuple et provoquer un orage. Cronos, le roi des Titans, peut toujours revenir dévorer ses enfants et les priver de leur avenir...
Sur l’État affamé et ses membres comme proies concrètes
L’homme travaillant toute la journée, préparant le repas du soir pour ses enfants et limité dans ses loisirs, peut ressentir un sentiment troublant à la seule idée de poursuivre ainsi son existence individuelle.
Intraduisible, son sentiment d’étrangeté au monde l’isole de la communauté
à laquelle il est censé appartenir. L’angoisse, et être le plus bilingue de
sa « province », n’y change absolument rien, n’entre pas dans le langage. Or
cet homme angoissé commencera tôt pou tard à se méfier de la bureaucratie
qui le précède, l’englobe et l’enserre. Appartenant à un État devenu un
monstre pour lui, cet homme est sujet au découragement et à la blessure
sociale, car le système, au lieu de favoriser sa libération, paraît le
menacer de plus en plus. La raison de ce retournement est simple : si
l’État politique ne sert plus les membres de la société et ne semble plus
favoriser la réalisation du Bien commun, alors l’individu perd de vue son
rôle politique. Dit en termes de météorologie politique : si le temps
présent ne sert plus à l’affranchissement des hommes, si le temps n’est
plus vu comme le lieu du rassemblement et des projets collectifs, c’est que
le temps participe à la construction de notre cage et au développement du
monstrueux… Cronos, comme dit le mythe, peut couper les parties génitales
du père et, limitant les enfants, fermer l’avenir.
L’absence de solidarité et le temps éclaté
Quand l’État est devenu trop lourd, trop abstrait et qu’il prend la forme d’une trianglocratie oublieuse de ses membres, ces derniers souffrent et courent le risque de tomber malades. Trop souvent, la blessure sociale est telle que les membres se replient dans la vie individuelle rêvée. Cela signifie que seule la vie exclusive permet de souffler. On comprendra ici qu’isolés les uns des autres, les individus ne sont plus sociaux et que le temps n’est plus vécu de manière féconde puisqu’il rend malade. Éclaté et fragmenté, le temps renvoie l’image de l’incomplétude et de l’atomisation de la société ; il explique la déresponsabilisation et le relâchement. Sans mobilisation et sans projet commun, les citoyens deviennent vulnérables et connaissent l’échec du matériel. Obsédés par un présent insatisfaisant parce qu’insaisissable, les jeunes femmes et les jeunes hommes jouent et se retournent, comme dit le mythe de Cronos, contre leurs parents, ce qui paralysent les possibilité de la libération collective. Éclaté, le temps est banalement interprété comme un refus des délais, une négation de l’Histoire, une possibilité de plaisir, peut-être même comme le refus de toute responsabilité collective. Le temps éclaté est un temps couvert pour parler en terme de météo politique.
Le temps joue-t-il contre nous ? Une question d’interprétation...
Le temps ne joue pas pour ou contre nous, cela dépend simplement du point de vue que l’on adopte. Ce temps éclaté est celui du libéralisme, de la mode des droits individuels, des vies parallèles et de la critique d’un État devenu monstrueux. Ce que le social nous donne à voir est l’expérience de la diversion, de la dispersion et de la différenciation postmoderne, c’est-à-dire le triomphe des individus dépendants de leurs loisirs électroniques. Ce temps est celui de la vie à distance, loin des mobilisations. Mais cette interprétation égoïste du temps est-elle la seule ? La réponse cyclique est non. Le temps, et on commence à le ressentir, peut aussi être compris comme ouverture à la mobilisation citoyenne. Le cycle actuel, tel qu’il se présente à celui qui veut l’étudier globalement, tend vers l’apolitique, c’est-à-dire le renversement des pouvoirs politiques traditionnels, comme nous l’avons montré ailleurs. Mais ce climat pour le moins cybernétique, virtuel et aérien, comme tout climat d’ailleurs, est appelé à changer.
Ainsi, l’enjeu actuel de la météorologie politique apparaît de plus en plus clairement : lorsque le temps collectif a été aboli dans le temps éclaté, on peut se demander si, en souhaitant un pays, le temps ne joue pas contre nous. Car le temps, au lieu de servir à la construction politique d’un projet collectif, semble se défracter en des parcelles fragiles et blessées. Le temps est alors celui des disputes et des blessures, des divisions et des pertes, des individus angoissés. La mauvaise nouvelle du jour est claire : ce temps mal utilisé par la société ne revient plus, du moins sous le même forme. Si le temps, par essence cyclique, ne sert pas la mobilisation, il semble jouer, pour l’instant, contre nous.
Cronos dévore-t-il ses enfants et notre avenir collectif ?
Comment trouver l’opportunité ? Comment profiter du temps qu’il fait et qu’il fera demain ? Où sont nos météorologues du politique capables de nous aider à comprendre les cycles et prévoir l’avenir ? Sont-ils à la tête de nos partis politiques ou attendent-ils le signal pour les quitter ?
Pour notre part, et bien modestement, nous rappellerons ici quelques évidences à considérer politiquement. Le temps actuel semble être celui de la blessure, du jeu individuel et de l’isolement. Politiquement, ce n’est pas encore le temps de grands projets. Or l’incapacité à saisir le temps et à en tirer profit peut entraîner l’État à blesser, à décourager, sinon à « tuer » ses propres enfants. Il faut donc prendre garde à ne pas affaiblir nos forces vives, car c’est d’abord par elles que l’on construit des projets.
Au Québec, l’État renvoie de plus en plus l’image du monstrueux. De nombreux citoyens ressentent vivement la blessure provoquée par les limites du politique à défendre les citoyens. Si l’État n’est plus vu comme un foyer assez fort pour réchauffer ses membres, les rattacher et les libérer, il est alors compris comme froid, inutile et dangereux. Or si l’État, qui est l’instrument du politique, ne nous défend plus collectivement et qu’il ne nous incite plus à s’engager pour lui, il s’ensuit que le temps semble manger nos enfants. Car notre capacité à nous assurer un avenir prometteur disparaît devant nos yeux. Mais que faire quand le temps n’est plus à la défense des citoyens ? Réinventer l’État ? Oublier définitivement les acquis de l’État ?
La réponse n’est pas claire. Cependant, ce qui est clair, c’est qu’aux historiens patentés, aux jeunes politiciens ambitieux et aux adeptes juvéniles de la révolution permanente, la raison et l’histoire rappellent le vieux conseil suivant : « si tu n’es pas assez avisé pour interpréter la météo et t’accorder à la marche de ton peuple, de grâce ne joue pas avec son avenir. » La révolution n’est pas une carte que l’on joue impunément, même si l’idée à la fois mythique et romantique peut séduire, car elle peut également, quand elle est mal comprise, conduire le peuple dans les chaînes…
Machiavel, qui ne sait pas que l’on ne peut prévoir avec certitude tous les effets des actions en politique, avait néanmoins raison de rappeler que les conditions de la politique demeurent cycliques, donc d’une certaine manière prévisibles. Nous ajouterons, pour notre part, que le politicien de génie se reconnaît justement à sa capacité extraordinaire de trouver les opportunités à même la météorologie de son temps.
Dominic DESROCHES
Département de philosophie / Collège Ahuntsic
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