Le 30 octobre 1995, lorsque j’ai entendu Lucien Bouchard proclamer dans son discours qu’il y aura « un autre » référendum, je me suis tout de suite dit « mais qu’est ce que c’est que cette connerie ? » Cette déclaration le soir du référendum aura finalement été symptomatique de ce que le PQ a vécu ces douze dernières années, soit son incapacité à se repositionner après s’être fait dire « non ». Non de justesse, non peut être pas franc et honnête, mais non reconnu publiquement. On ne peut pas jouer sur les nuances. Une question oui/non fonctionne comme le code binaire d’un ordinateur dans la tête du public. Et c’est très bien comme ça, sinon ce n’est pas une véritable décision.
Ces douze dernières années, le PQ a fait l’erreur de cogner un clou déjà enfoncé. Il a été incapable de « renouveler » son discours souverainiste, de trouver un élément suffisamment important pour convaincre le public de revenir sur la décision d’octobre 1995. Nous parlons de prendre nos propres leviers décisionnels sans avoir de nouveaux prétextes suffisamment convaincants, probablement parce nous vivons une période de relative stabilité sociale. Nous parlons de social-démocratie et d’étatisation qui auront pourtant été essentiellement des outils de développement de la classe francophone des années 1960-70 et qui n’ont plus cette pertinence aujourd’hui. Bref, le projet de souveraineté, dans notre façon de la promouvoir, ne comporte plus de projet de société. La souveraineté est devenue un objectif en lui-même, évacué de toutes réelles motivations sociales. Bien des militants péquistes, adhérés à des schèmes de pensé construit et maintenu par la socialisation partisane, n’ont jamais voulu le voir et ont contraint le PQ à enfoncer le clou déjà enfoncé.
Dès le lendemain du référendum, nous avions une occasion à saisir. Celle de proposer une troisième voie. Cette voie aurait pu être originale, elle aurait pu aussi ne pas l’être, mais elle aurait dû avoir l’avantage de laisser au PQ le contrôle de l’agenda politique. Aujourd’hui, c’est l’ADQ, avec son projet autonomiste et un conservatisme séduisant pour de nombreuses régions du Québec, qui réussi ce coup et qui occupe l’arène. Je ne vois rien qui empêcheront les adéquistes de restituer le terrain ainsi occupé pour les prochaines décennies. Là encore, certains péquistes ne voulaient pas le voir, mais le PQ a attiré ces votes conservateurs pendant des années, notamment par chez moi, à Québec. Lorsque la question de la place du Québec à l’intérieur ou à l’extérieur de la fédération occupait l’avant scène, le vote n’était pas nécessairement polarisé entre la gauche et la droite.
Malgré tout, je suis encore souverainiste. J’estime que nous vivons toujours une réalité institutionnelle potentiellement conflictuelle dans la fédération. Le public ne le perçoit pas ainsi de nos jours, mais nous avons les mêmes institutions politiques avec les mêmes différences sociales et culturelles. La stabilité du Canada à long terme ne m’apparaît donc pas garantie. La souveraineté est, pour l’instant, une arme de destruction massive que le Québec ne serait prêt à utiliser qu’en cas d’ultime recours. C’est une possibilité qui peut aussi servir à mettre de la pression. De nos jours, nous parlons de la souveraineté comme un projet positif, un projet de fierté qui n’est nullement motivé par des problématiques particulières. Par contre, l’histoire ne donne pas raison à cette vision. De tout temps, en tout lieu, un bouleversement institutionnel aussi considérable que l’indépendance n’a eu lieu que dans un contexte tourmenté, où l’on cherche des solutions et où la stabilité n’était pas valorisée. Certains citeront l’exemple des pays scandinaves comme réfutation, mais ces pays étaient déjà des appareils d’États distincts, la séparation ne constituant pas ainsi un grand pas à franchir. En somme, l’époque que nous vivons ne pave pas la voie à la souveraineté du Québec. Il n’y a pas de réelles motivations qui le justifie maintenant.
Pour le PQ, je n’ai pas de solution pour faire un meilleur score aux prochaines élections. Maintenant que l’ADQ occupe l’arène avec sa troisième voie et son assise électorale qui recoupe grosso-modo celle de l’Union nationale de Duplessis, il est tard pour le PQ d’adopter un virage. Il faudrait voir si l’idée de poser certains gestes de souveraineté sans référendum peut se faire avec de réelles motivations sociales. Je n’ai pas encore été convaincu. Une telle tactique devra répondre à la même question que la souveraineté totale et exiger autant de rigueur dans la réponse : Pourquoi ça en vaut-il la peine ?
Jean-François Morin
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