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Le règne des suffisants
Denise Bombardier
Le Devoir
samedi 3 février 2007


Cela pourrait s’appeler le syndrome du Plateau Mont-Royal soi-disant culturel. Il s’agit d’une attitude méprisante d’une partie non négligeable de la confrérie médiatique lorsqu’il s’agit de juger ce qu’il est convenu d’appeler le peuple, les médias qu’il fréquente et les opinions qu’il exprime. Hérouxville représente la cristallisation de ce syndrome.

À lire ces suffisants hautains et détestables, la population de ce village de la Mauricie est constituée de « morons », de crétins et, dans le meilleur des cas, d’idiots comiques. De quoi glousser et s’autoproclamer défenseur de l’éthique journalistique et de l’ouverture d’esprit, sauf que dans sa béance, elle laisse passer tous les courants d’air. Ce sont ces mêmes suffisants qui se la jouent branché avec leurs listes de produits culturels à consommer, dates de péremption en prime. Tel auteur, tel chanteur, telle bédé, telle émission de télé reçoivent leur imprimatur ou sont jetés en pâture au peuple au-dessus duquel ils s’élèvent grâce à l’hélium qu’ils confondent avec leur QI supérieur.

Jusqu’à tout récemment, c’est à cause d’eux que le malaise palpable, exprimé gauchement par la population d’Hérouxville, est resté enfoui sous terre. Ce sont eux, entre autres, qui ont chanté tant d’accommodements, vanté toutes les marginalités, glorifié tous les nihilismes. Ces suffisants, précisons-le, sont en général des urbains qui ont la fâcheuse tendance à croire que vivre en ville est l’équivalent d’un diplôme universitaire. À vrai dire, ils s’accommodent de tout ce qui ne les incommode pas. Il leur arrive de confondre tolérance et indifférence car, lorsqu’ils sont intolérants, ils se prétendent vertueux. Par exemple, ils auraient honte, écrivent-ils dans leur chronique d’humeur, de travailler pour les médias concurrents, ce qui ne risque guère d’arriver car, pour parler au peuple ou du peuple, il faut plus que du persiflage, il faut le respecter et l’aimer, ce qui s’ensuit obligatoirement.

Lorsqu’ils changent de camp, c’est-à-dire lorsqu’ils traversent, croient-ils, la frontière entre les médias populaires et ceux qui voudraient l’être davantage sans y parvenir complètement, ils se révèlent tels qu’en eux-mêmes, incultes et stupides. Il faut l’être pour tenter de ridiculiser Le Devoir devant plus d’un million et demi de téléspectateurs en déclarant qu’on ne comprend pas les mots dans ce journal. Cet anti-intellectualisme primaire (à vrai dire, en existe-t-il un secondaire ?) est symptomatique d’un état d’esprit qu’on imagine mal ailleurs. Quel journaliste américain serait assez bête pour rire de la langue soutenue du New York Times de la même façon ? Un journaliste français qui reprocherait au journal Le Monde son vocabulaire enrichi se déconsidérerait pour le reste de sa carrière.

Cette suffisance d’aujourd’hui se différencie du snobisme passé. Notons d’abord qu’elle a changé de quartier métaphorique, passant d’Outremont au Plateau Mont-Royal, et qu’elle est souvent pratiquée par les membres de la génération X. Les snobs de naguère se vantaient et désiraient en savoir plus que la masse et voulaient mieux s’exprimer alors que les suffisants actuels, par définition, se suffisent à eux-mêmes et se satisfont de ce qu’ils savent. Leur mode de communication demeure la familiarité étudiée et un jargon techno-joual où, trop souvent, le sacre sert de sujet, de verbe ou de complément. Pour pousser la caricature, disons que Google et YouTube ont remplacé chez eux le dictionnaire et la cinémathèque.

Parmi les suffisants, on pourrait classer André Boisclair, mais il est un prototype raffiné. Son langage est châtié mais sa langue est fuyante. Lorsqu’il s’adresse à nous, on a la curieuse impression qu’il daigne nous parler. C’est cette suffisance qui a blessé tant de militants qui l’ont appuyé. C’est cette suffisance qui fut une si mauvaise conseillère, jusqu’à lui faire écarter les avis de proches collaborateurs qui, un moment, ont cru en lui. Et après avoir donné l’impression qu’il n’avait besoin de personne, ses regrets de cette semaine sur un mode quasi enfantin ont créé un malaise. Abandonnant la posture suffisante, le chef du PQ a avoué avoir demandé conseil à son papa, puis à Jacques Parizeau le « gentil ». Mis à part le fait que la gentillesse n’est pas le qualificatif qui vient spontanément à l’esprit quand il s’agit de l’ancien premier ministre, ce repentir étrange ne colle guère au personnage. On serait plutôt porté à croire que la suffisance qu’il pratique depuis sa folle jeunesse ferait écran à une fragilité de sa personnalité qui, tout en l’humanisant, témoigne de son incapacité à rassurer. Ce qui est tout de même une qualité essentielle pour qui prétend gouverner son peuple.

denbombardier@vidéotron.ca

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