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Dans sa chronique du Devoir du 18 août 2006, Pascale Navarro fait écho au dossier de L’Actualité sur le « Québec de demain ». Dans ce numéro, on peut lire une entrevue avec Jacques Godbout qui, fataliste, prédit la disparition de la nation française d’Amérique en 2076, cent ans après l’élection du PQ. La morose entrevue côtoie, par contraste, un dossier apologétique sur « les jeunes et le Québec », la relève aux yeux bleus qui prendra bientôt les rênes de la société pour imposer ses nouveaux paradigmes.
Le messianisme compensatoire
Navarro est inquiète, on le sent bien. D’un côté, elle ne peut pas s’empêcher de partager le constat de Jacques Godbout sur la stérilité de la société québécoise, qui nous condamne à disparaître sous la fécondité de l’immigration, a fortiori si celle-ci se fait sur le mode communautariste. De l’autre, elle ne peut pas ne pas reconnaître l’enthousiasme « inspirant » des jeunes Québécois interrogés. Après tout, ils relaient tous docilement les poncifs de l’époque : n’est-ce pas formidable, nos jeunes chéris sont tous pétris de justice sociale, d’ouverture sur le monde, de dynamisme, de responsabilité citoyenne.
Le journaliste de L’Actualité écrit : « L’une a traversé la Mongolie à bicyclette, l’autre a oeuvré auprès de défavorisés au Pérou, un autre encore a fait des stages sur des chantiers au Ghana [...]. Tous sont revenus avec un regard nouveau sur le Québec, tous ont élargi leurs horizons. » On veut bien, mais comment se fait-il qu’en dépit de leur quête effrénée de différenciation, le discours de nos jeunes missionnaires soit si platement semblable ?
Sur les photos, ils ont le regard tourné vers un ciel éblouissant, en attente d’on ne sait quelle apparition.
Ce qui frappe d’abord, c’est la reprise probablement inconsciente de scènes à caractère religieux : Joël a les pieds dans le Jourdain tandis que Jean-Sébastien, perché en sandales sur une modeste boîte, s’adresse à l’aide d’un porte-voix à des pèlerins assis sur l’herbe. Deux jeunes Québécois au repos, aux frontières du Tibet, laissent courir leur regard sur les steppes, saisis d’un recueillement mystique. C’est présenté dans une mise en scène exaltée, un peu comme s’il s’agissait d’un publireportage pour le ministère désormais trinitaire de l’Éducation, du Loisir et du Sport.
Le bien commun
En gros, le Québec de demain, c’est ça : écraser la cigarette, manger bio, stimuler l’immigration, faire beaucoup de sport et surtout taxer pour protéger ce qu’ils appellent le « bien commun ». Une jolie étudiante de 25 ans, en sciences de l’éducation (ô gâchis !), propose d’abolir notre système d’éducation archaïque pour le remplacer par un système « centré sur la créativité et l’autonomie de l’élève ». Il me semblait pourtant que c’était déjà le cas, avec les résultats que l’on sait... Elle s’insurge sérieusement contre la sonnerie des écoles, qui rappellerait le pointage du personnel dans les usines.
Une autre, préoccupée par la solitude des patients, veut intégrer les animaux dans notre système de santé trop « inhumain » — savoureuse ironie. Un apprenti technocrate, aussi professeur de psychoéducation, nous fait la morale en faisant l’éloge de l’amoralité scientifique : puisque les lois contre la drogue ont été adoptées, selon lui, par puritanisme, on devrait plutôt tout légaliser et offrir de l’information éclairante aux citoyens-consommateurs. Établissant le rapport nécessaire avec l’interdit, la culpabilité, qui a de tout temps eu une fonction structurale dans la psyché humaine, serait ainsi miraculeusement éliminée par un décret de l’État thérapeute.
Progressisme et humanisme
Déplorant le zèle des jeunes et leurs perspectives trop obtuses, Godbout s’inquiète de leur manque de culture humaniste. « J’ai parfois de la difficulté à saisir où ils vont », dit-il, pensif, mais sans approfondir. Plus concrètement, c’est le clivage qu’on commence à percevoir entre les politiciens de la vieille école et ceux de la nouvelle vague, entre les Bouchard, Parizeau, Landry et les Boisclair, Valois, Bourdeau.
Les jeunes interrogés par L’Actualité, dégagés des ornières de l’histoire, s’inscrivent dans cette récente mouvance de techno-progressisme. À l’intérêt national, ils préfèrent le bien commun. La différence ? Le premier est terrestre, le second est céleste ; l’un est réel, l’autre utopique. D’où l’occultation prévisible, chez nos dix missionnaires, de la question constitutionnelle, à l’exception d’un seul (le plus vieux : 38 ans).
Nulle part ne retrouve-t-on une réflexion de fond originale, des références culturelles ou littéraires, des signes, enfin, que ces jeunes ne sont pas le produit d’un néant cauchemardesque mais bien d’une histoire, d’une civilisation.
Ce que Godbout n’a pas compris, c’est que le techno-progressisme d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec le progressisme d’hier ; il est foncièrement nihiliste, destructeur. Sur un plan philosophique, il se retourne contre l’humanisme anthropocentrique au bénéfice d’une objectivation scientiste des individus ; au nom de l’humanité et de son avenir, on procède en réalité à une déshumanisation accrue.
Quarante ans après la Révolution tranquille, nous ne savons plus qui nous sommes ni quelles valeurs nous portons. Notre fumisterie tire à sa fin et nous avons du mal à garder le masque.
Pascale Navarro demande, avec une pointe de désarroi : « Mais quelles sont-elles, ces valeurs ? Il nous faudra y réfléchir sérieusement », avant de réitérer, quelques lignes plus loin : « Quelles valeurs sommes-nous prêts à défendre à tout prix ? Quelles idées nous animent ? » Elle invoque alors timidement la laïcité, avec la même torpeur décadente que Godbout. Elle n’y croit pas puisque, au paragraphe suivant, encore : « Le problème est plus général : quel objectif commun poursuivons-nous ? » On est en plein brouillard.
La laïcité ! J’en suis, mais c’est un peu trop commode. Dans un excellent texte (Le Devoir, 19 août 2006), Jean-Marie Woehrling a bien montré les liens étroits entre les traditions religieuses et les valeurs d’une collectivité, soulignant la nécessaire réconciliation de la majorité avec son héritage religieux pour assurer une cohésion nationale minimale. Au Québec, cela signifiera une ouverture de la majorité française non pas « au monde », entité abstraite, ersatz du n’importe quoi, mais à « son monde », duquel elle s’est détournée depuis trop longtemps : Rome, Paris et Londres.
Pour l’instant, le Québec est hermétiquement fermé au legs catholique, français et anglo-saxon, et se voit perclus d’inanition lorsque bousculé par le flux migratoire hétérogène, sa seule réponse étant celle de l’hypocrisie démissionnaire, aussi appelée « multiculturalisme ».
L’heure du loup
Le spectre affolant de la mort est-il la dernière chance pour le Québec de se relever et de lancer le signal de sa reconquête culturelle ? L’heure du loup a sonné pour nous. Derrière notre progressisme arc-en-ciel, dont on prétend qu’il nous différencie des Canadiens anglais et des Américains, se cachent surtout des monceaux de cadavres : ne sommes-nous pas les champions de l’avortement et du suicide ? Comme par hasard, sous l’effet d’une rédemption caricaturale, nous sommes aussi les champions de l’écologie et du pacifisme, de la préservation de toutes les formes de la vie.
Les Québécois se préparent une mort collective style Invasions barbares. Une mort sans culpabilité, téléguidée par une technocratie « hospitalière » (dans les deux sens du terme). En somme, une belle mort de CLSC, avec de la musique de matantes en sourdine. Une mort antitragique. La plus déshonorante, la plus humiliante de toutes.
Carl Bergeron
Collaborateur à L’Action nationale

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