Le progressisme collabo de Québec Solidaire
Intéressants les motifs justifiant la démission de Michèle Sirois de Québec Solidaire, publiés sur Vigile après le congrès du parti, le 21 novembre dernier. Son analyse concernant le port du voile et la condition féminine prouve sans l’ombre d’un doute que cette militante de gauche – et féministe - a très bien su mesurer à quel point l’idéologie libérale a infecté les valeurs progressistes.
Elle vise juste, et là où ça fait mal. Il y a déjà un bon bout de temps que j’ai fait miens les éléments qui étoffent sa démonstration. Je n’ai pas abordé directement ces questions sur Vigile, mais j’ai eu l’occasion d’en discuter souvent. Quelques-unes de mes chroniques en ont peut-être fait mention, mais jamais je n’aurais pu aborder la question avec un tel brio.
Les raisons de sa démission me prouvent une fois de plus que j’ai eu raison ne pas adhérer à QS. Cette démission signifie qu’il y a des gens de gauche qui redressent l’échine, qui aujourd’hui ont décidé de se battre pour l’égalité, la liberté et la laïcité, de faire en sorte que les femmes ne doivent plus être soumises à un diktat patriarcal et religieux. Les bien-pensants qui confondent un libéralisme soi-disant progressiste avec les valeurs de gauche devraient en prendre note et essayer au moins de s’affranchir des idées préconçues, comme celle qui veut que tout nationalisme porte en soi le germe de l’extrémisme de droite. Quand on est rendu à dire que ceux qui s’opposent au port du voile dans la fonction publique légitiment leur « intolérance » en s’appuyant sur la laïcité et l’égalité entre les femmes et les hommes, c’est qu’on commence drôlement à se considérer comme porteur d’une « vérité pure », sinon de la « raison pure ». Pour ma part, les positions favorables à l’affirmation québécoise sont de nature à faire comprendre à quel point sont importantes les questions touchant la laïcité et l’égalité entre les hommes et les femmes. Du conflit peut naître une conscience jusque-là mise en veilleuse. Plus encore : cela peut même en amener quelques-uns à réfléchir sur l’idée même de république.
Je l’ai déjà dit : QS est un ramassis de « ismes » hétéroclites, un assemblage de patentes raboutées. Résultat : un Frankenstein rassurant, mais toujours monstrueux dans son incapacité de s’intégrer au « nous ». À vouloir plaire à tout ce qui porte un tag « anti », on en vient à développer des positions qui s’échafaudent en puisant dans une idéologie séduisante axée sur la défense des droits individuels, mais qui est absolument exécrable quand il est question des droits collectifs, comme ceux des femmes. Ainsi, on en vient à défendre le multiculturalisme et ses excès en sombrant dans le sophisme le plus tordu. Pas besoin d’expliquer davantage, madame Sirois a tout dit : entre être de gauche ou devenir une libérale prétendument progressiste qui voit des racistes partout, elle a su faire son choix. Je dis bravo.
Dans un autre ordre d’idées, il y a Yves Chartrand, qui se plaignait récemment dans l’Aut’Journal de la mollesse de QS à propos de la question nationale. Certes, il ne va pas jusqu’à démissionner, mais il est ébranlé. On le sait depuis longtemps : il y a un nombre respectable d’authentiques souverainistes chez QS, mais il existe aussi un courant néo-démocrate (de type NPD) peu enclin à s’affirmer souverainiste. Quant aux anciens ML et néostaliniens de QS, leur foi en l’indépendance peut parfois laisser à désirer. Surtout, il y a cette frange de la gauche qui répugne à se qualifier nationaliste, car les nationalismes, on le sait, peuvent devenir des fascismes (je radote, je sais). C’est là le drame d’une bonne partie de la gauche : pas capable de s’approprier les questions identitaires de par leur propension à tout diviser en termes de gauche-droite. Un cas patent où la dialectique se nourrit à l’auge d’un manichéisme délétère fondamentalement subjectif. Cela devient pire quand cette même gauche s’abreuve à l’idéologie libérale, sans même s’en apercevoir. Ou en le déniant, tout simplement. Désolant.
Et que dire de Louis Gill, un ancien trotskyste du Groupe socialiste des travailleurs, une petite organisation marxiste des années ’70 et ’80, qui n’existe plus aujourd’hui. Dans un texte lui aussi publié dans l’Autr’Journal le 2 décembre, il n’en revient pas de la tournure des événements chez QS. Ce professeur de l’UQAM à la retraite, cet économiste résolument antilibéral, s’objecte au laxisme de QS sur la laïcité et la condition féminine dans le contexte du débat sur la question de l’identité québécoise. J’ai déjà été membre du Groupe socialiste des travailleurs, et sa réplique me fait chaud au cœur. Non, décidément, les gens de gauche ne sont pas tous contaminés par le libéralisme et la rectitude politique anglo-saxonne.
J’ai appartenu à ces courants qui méprisaient le nationalisme instinctif du « peuple » et je m’en suis en partie libéré. Je dis « en partie », car il n’est pas facile de décaper jusqu’au bois un vieux meuble beurré de multiples couches de peinture à l’huile. Je me soigne sérieusement, cependant. Toujours de gauche, je m’inscris aujourd’hui dans la mouvance social-démocrate indépendantiste. Je m’associe à ceux et celles qui se battent pour affirmer l’identité de la nation. Cette lutte contribue à définir notre république toujours à venir. Aujourd’hui, je me sens mieux. Erreur : je me sens bien, et cohérent avec moi-même.
Si quelques personnes chez QS osent affirmer leur dissension, au point de démissionner, c’est qu’il y en a des dizaines d’autres qui pensent comme eux. À ceux-là, je dis : poursuivez votre réflexion. Rejetez les dogmes, les idées préconçues, le manichéisme statique, bref tout ce qui peut contribuer à faire d’une pensée progressiste quelque chose de bizarrement réactionnaire. Que des gens comme Michèle Sirois se sentent obligés de quitter cet Arche de Noé de la rectitude politique qu’est QS ne me surprend guère. Le courant « Mère Térésa » y est dominant, au point d’être devenu un chef-d’œuvre de « tolérance à la différence » qui en est rendu à voir dans son acceptation des symboles religieux de l’oppression des femmes une juste façon de lutter pour la liberté et l’égalité des femmes. Plus à genoux que ça devant les intégrismes, tu adhères tout de go au parti d’Ignatieff. Quant au courant « pro-fédéralisme renouvelé » qui parasite le parti, on le tolère sans doute par soucis de respecter les différences… Chez nos amis du SPQ Libre, au moins, ça ferait longtemps qu’on aurait expédié dans l’espace de tels collabos de l’idéologie dominante.
Il y en a qui clament tels des putois exaltés : « L’indépendance sera de gauche ou ne sera pas ! ». Je suis de gauche, mais pas de cette gauche-là. Mes sphincters cérébraux ont su m’en libérer. Moi je dis que la république à venir, c’est tout le monde qui la construira. On s’engueule, on fixe ses limites, on s’allie, puis on donne un sens au pays. Je partage absolument et totalement l’avis de Falardeau quand il dit :
« D’autres trous du cul qui se prennent pour des progressistes mettent des conditions à la liberté, comme de grossiers fonctionnaires des libérations conditionnelles. « La liberté pour quoi faire ? Disent-ils. Ils pensent comme des scrous. Et un scrou de gauche ou un scrou de droite, ça reste un scrou. C’est réactionnaire, indigne et obscène. La liberté pourquoi ??? La liberté, point. »
Le Québécois, vol. 3, numéro 3, été 2003, « Lettre du Sénégal ». »
Scrou : traduction falardienne de screw, surnom donné aux gardiens de prison par les détenus. Le terme est excessif, mais en même temps terriblement juste. La couleur de la langue québécoise qui prend tout son sens, à la fois intraduisible et universelle. Un anglicisme québécisé qui tranche dans le vif, et qui en rajoute en grattant dans le bobo. J’ai moi-même été un scrou pendant une bonne période de ma vie. Je le confesse, sans honte ni culpabilité. J’étais colonisé en croyant ne plus l’être. Je me disais indépendantiste tout en refusant d’être en même temps nationaliste, comme si le fait de l’être était une maladie honteuse, un refus de s’ouvrir au monde extérieur. "Je suis de gauche, donc je ne peux être nationaliste". Le bon souverainiste ne pouvait qu’être de gauche, une façon comme une autre de refuser à un peuple d’être ce qu’il est, surtout lui contester son droit inaliénable de tracer sa propre voie vers la liberté. C’était hier, j’ai changé. Cette liberté, on ne pourra la conquérir en ne marchant que sur une seule patte, celle de gauche.
C’est en avançant sur ses deux jambes que notre nation pourra un jour devenir une république, un pays. Le raisonnement vaut tout autant pour ces droites qui s’obstinent à se croire paralysées par leur patte gauche. Aux souverainistes de droite, je dis ceci : vous aussi, vous avez une réflexion à faire sur vous-mêmes. Commencez dès aujourd’hui à brasser la cage dorée de vos bien-pensants, car ils sont légions. La triste expérience adéquiste en est la preuve. Pensons aussi aux Jacques Brassard de ce monde qui n’hésitent plus à se jeter dans les bras d’un Parti Conservateur, ou ceux encore tout aussi affreux des André Arthur, quitte à s’enliser pour toujours dans les sables bitumineux de l’Alberta. Réagissez à ce courant, démarquez-vous, prouvez qu’il existe plus que deux ou trois François Legault au Québec.
Plusieurs dirons que j’attise la division à gauche. C’est faux : c’est l’idéologie libérale qui nous divise en matière d’identité nationale et qui contamine notre vision de la république. Pour unifier, il faut d’abord jeter par-dessus bord l’ennemi qui est entré dans nos têtes.
Cette discussion n’est pas à la veille de se terminer, et j’en suis fort aise.
Michel Gendron

