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« Je sais aujourd’hui de façon définitive que dans la conjoncture actuelle de notre vie nationale, mon pays, ce n’est pas et ce ne sera jamais le Canada » - Chaput-Rolland, Solange, Romancière, ex-députée de l’Assemblée nationale, ex-sénatrice (1919-2001)
             
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Le prix du redressement
Notes sur la reprise individuelle de notre langue et de notre culture
Dominic Desroches
Tribune libre de Vigile
vendredi 22 février 2008      153 visites


« Le défaut le plus répandu de notre type de formation et d’éducation : personne n’apprend, personne n’aspire, personne n’enseigne... à supporter la solitude »

« La valeur d’une chose réside parfois non dans ce qu’on gagne en l’obtenant, mais dans ce qu’on paye pour l’acquérir, dans ce qu’elle nous coûte en effort »

Friedrich NIETZSCHE

***

On le sait : il y a un temps pour chaque chose ; il y a un temps pour parler, un temps pour se taire, comme il y a un temps pour se reposer et un temps pour travailler. À présent, et l’on devrait tous s’entendre bientôt, le temps doit être au travail, précisément au travail de redressement. Car que l’on aime ou non le travail, il n’en demeure pas moins que c’est toujours par lui que l’on modèle des êtres humains qui appartiennent à une société, et cela reste vrai, que l’on accepte ou non les idées humanistes ou que l’on se dise résolument postmoderne, hypermoderne, ultramoderne, extramoderne ou supramoderne...

Si la critique de la « crise culturelle » s’impose, depuis au moins deux siècles chez les intellectuels, comme la seule et unique manière de percevoir notre rapport difficile au social, cela ne doit pas nous empêcher de rappeler l’importance de choisir la qualité et de défendre la force contre la faiblesse et le laxisme. Et ce n’est pas être de droite ni réactionnaire que de valoriser l’excellence et la rigueur, la force et la responsabilité, c’est-à-dire l’utilité de parler clairement, d’écrire lisiblement et de se comporter adéquatement en société. Que ceux qui refusent la nécessité d’un redressement le disent tout de suite et publiquement, car si l’ajournement de soi n’est plus souhaitable, ceux qui refusent les impératifs du travail ont choisi l’abandon. Ils choisi l’abandon, c’est-à-dire l’asservissement volontaire, la honte et l’oubli.

Ce court texte veut présenter les quatre étapes qui assurent la reprise en main de notre langue et de notre culture. Ici, il n’est plus tant question de chercher à relativiser notre situation politique en Amérique ou de discuter des réformes scolaires mais, au contraire et plus profondément, d’accepter d’avoir à travailler pour changer quelque chose. Pour combattre la tendance qui excentre et infléchit le Québec, il faut d’abord « sentir » l’urgence d’agir avant qu’il ne soit trop tard, défendre le caractère contre le laxisme, vivre publiquement en français comme si nous étions déjà assimilés et sourire à la seule idée de ne plus jamais abandonner la responsabilité que nous avons envers nous-mêmes, c’est-à-dire envers nos parents et nos enfants.

L’urgence de sentir la délicatesse de notre situation

Si l’on veut vraiment changer quelque chose à la tendance du monde qui tend vers notre minorisation, autrement dit si nous voulons produire plus de liberté collective, il importe de sentir l’atmosphère et de faire confiance à notre perception de la réalité, sinon il sera impossible de saisir l’impératif de redressement que commande notre situation. Le nez nous dit que la pollution olfactive atteindra sous peu ses limites ; les oreilles nous rappellent que le français perd de la force sur le terrain et que les fautes sont nombreuses à l’oral ; le goût nous indique qu’il faut retourner à nos fourneaux et cuisiner avec les produits du terroir ; les yeux nous montrent que la vie dans les villes est difficile et que les œuvres d’art doivent être vues d’un œil nouveau ; le toucher nous indique que nous devons nous rapprocher les uns des autres et travailler ensemble pour construire une société plus humaine. Les sens de l’animal pointent dans une seule et même direction : si nous refusons de nous assumer nous-mêmes, il sera bientôt trop tard pour nous réveiller et nous dégager.

Revaloriser la force, le courage et le caractère

Confrontés au lent et imperceptible dépérissement de nous-mêmes, il convient de revaloriser la force (morale et physique) contre la mollesse, la faiblesse et la peur. En effet, s’il y une chose que la réalité ne peut nous cacher, c’est qu’il faudra un jour accepter de souffrir pour assurer le travail du redressement. Non seulement faut-il faire du sport, accepter le combat, mais trouver le moyen de justifier l’importance pédagogique de l’opposition. Qu’on le veuille ou non, comme nous l’ont appris les Grecs, il y a le meilleur et les autres. Le retour à la mode des sports de combat à Montréal, comme la boxe, témoigne peut-être d’une frustration du corps, le grand perdant de nos réformes pédagogiques depuis trente ans et de la montée de l’électronique.

Oui, il est vrai de dire que l’animal préfère toujours le jeu et le plaisir à la souffrance, mais l’homme sait trouver dans le travail sa récompense. Car il connaît depuis longtemps les valeurs du courage et de l’honneur ; il sait aussi que ce sont ces valeurs, des vertus ou des signes d’excellence morale, qui sont les motivations puissantes de l’action. Pourquoi refuser de grandir par l’honneur récompensant le travail bien fait  ?

La force et le courage se trouvent dans le caractère. Seul le caractère, le roc en toute personnalité, peut nous maintenir droit face aux vagues qui frappent sans cesse la coque de notre navire. Quand le vent se lève, les plus forts ne cherchent pas le professeur : ils acceptent la tâche, ils voient leur rôle et ils résistent à ceux qui s’inclinent et qui, par peur, veulent reculer. Les plus forts en effet deviennent, par la force et le courage de leur caractère, des modèles de redressement et d’espoir pour le peuple. Ils ne demandent pas la permission d’exister et ne courent pas le précepteur ou l’avocat car, comme le dit si bien Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra : « On paie mal un maître en ne restant toujours que l’élève ». Oui, les plus forts se vaincront d’abord eux-mêmes et prendront la route de l’avenir, celle de la hauteur, et non du rêve, de l’attente et du mensonge.

Se tenir droit, tenir parole et vivre publiquement en français

Les citoyens les plus forts, ceux dont le caractère se manifestera en pleine tempête, vivront publiquement en français car c’est pour eux la seule manière d’être soi-même. Ils vivront en français comme si leur langue et leur culture étaient déjà mortes, choses du passé. On reconnaîtra leur force à leur physionomie : physiquement, ils ne plieront pas l’échine et moralement, ils ne s’excuseront pas d’exister. Ils se tiendront droit et regarderont devant, au loin, parce qu’il faut toujours regarder devant si l’on veut atteindre des buts. Ils parleront leur langue vigoureusement et avec fierté parce que si on ne la parle pas ainsi, cette langue, personne ne voudra la partager avec nous.

Certes, loin de se replier et de s’enfuir dans la langue et la culture des autres, ils chercheront au contraire à convaincre, à même leurs mots, que l’avenir est droit devant et qu’il se dit en langue française, ce qui ne les empêchera pas d’en parler trois, quatre ou cinq autres. Ils ne répugneront pas à utiliser toute la puissance de la rhétorique pour rassembler les citoyens et défendre, en Assemblée, la valeur de la liberté et de la confiance. Ils ne refuseront pas la force de la raison pour calculer et trouver leur profit. Ils sauront prononcer les mots nouveaux capables de désigner ce que le monde peut encore attendre de nous.

Sourire, rire et ne jamais abandonner

Quand ils se coucheront le soir, ils seront fiers d’avoir valorisé toute la journée durant le travail bien fait et d’avoir mis au centre de leurs activités leur langue nationale. Ils ne répèteront pas cent fois les petites phrases qui témoignent de l’humour du pauvre, ils seront plutôt ironiques et souriants, car ils auront une fois pour toutes levé la tête et choisi la réalité.

Ces grands résistants, ces êtres de caractère exceptionnels, ces partisans de la justice, auront tous un point en commun dans leur style : ils sauront se reconnaître, sourire, et rire de bon cœur puisqu’ils auront choisi individuellement de ne plus jamais abandonner ce qu’ils sont devenus.

Mais ils devront passer par la solitude, la grande solitude. C’est par la solitude en effet que l’on apprend que la valeur d‘une chose, son prix en quelque sorte, réside dans les efforts consentis pour l’obtenir. Filles et fils du sursaut, ils auront réalisé le dégagement et accompli le saut dans la liberté que permet, bien comprise, la démocratie.

Cependant, si trop de citoyens refusent de reculer un instant, de prendre un élan et de sauter, alors nous assisterons impuissants à la désolation du peuple, un peuple qui aura refusé d’accomplir sa propre promesse.

Dominic DESROCHES
Département de philosophie / Collège Ahuntsic

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