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Le prix de la guerre
Éric Desrosiers
Le Devoir
lundi 24 juillet 2006


Perspectives - Alors que continue de s’alourdir le bilan des vies volées et brisées au Liban et en Israël, les sonnettes des tiroirs-caisses résonnent. Comment ça coûte, une guerre, quand elle débarque chez vous ? Provoque-t-elle un retard économique irrécupérable ou annonce-t-elle une fabuleuse période de reconstruction ?Ce devait être la meilleure année touristique que le Liban ait connue depuis 1974. On attendait le chiffre record de 1,6 million de visiteurs et des recettes totalisant un milliard $US. À la place, ce sont des bombes qui sont venues, des tas de bombes. Et les hôtels qui affichaient « complet » jusqu’en septembre se sont vidés d’un coup.

Les dommages économiques infligés jusqu’à présent au petit pays de 3,6 millions d’habitants sont toutefois d’ores et déjà beaucoup plus élevés. La facture totale des édifices démolis, de l’aéroport détruit, des centrales électriques écrabouillées, des tours de télécommunications abattues, des usines bousillées, des ponts effondrés et des routes éventrées, était évaluée entre 1,5 et trois milliards la semaine dernière, pour une économie nationale dont le PIB fait à peine 20 milliards. Établies avant l’attaque à 5 %, les perspectives de croissance économique pour cette année ont, pour le moment, été coupées de moitié.

Synonyme pendant 25 ans de guerre civile, avant de devenir le symbole de la patiente reconstruction d’un pays surnommé autrefois la « Suisse du Moyen-Orient », la capitale, Beyrouth, est de nouveau ravagée. Son centre-ville, rebâti à coup de milliards ces dix dernières années, et hier encore bourdonnante d’activités, a des allures de ville fantôme.

Le Liban n’est pas le seul à perdre ses touristes, la peur les a pris aussi en Israël. Le petit pays de 6,7 millions d’habitants a toutefois des soucis plus urgents depuis qu’il pleut des roquettes du Hezbollah sur son coeur industriel et premier port du pays, la ville d’Haïfa. S’y concentrent, notamment, les raffineries pétrolières et l’industrie chimique du pays. Il suffirait qu’une roquette y tombe pour que cela tourne à la catastrophe.

L’impact à long terme sur le tourisme, le volume des investissements et l’ensemble de l’activité économique dépendra de la durée et de l’ampleur que prendra le conflit. On prévoyait, là aussi, un taux de croissance économique impressionnant de 5 % cette année. Le déclenchement, en 2000, de la deuxième intifada avait plongé le pays dans trois années de forte récession. On sait déjà, en tout cas, que la réduction des dépenses militaires prévues cette année n’aura pas lieu et qu’il faudra couper, à la place, dans les budgets sociaux.

La nouvelle devrait faire plaisir aux marchands d’armes américains, leurs principaux fournisseurs. La facture de leur dernière livraison de 102 exemplaires de la nouvelle version du chasseur F-16I totalisait la coquette somme de 4,2 milliards. Il faut dire que l’on reçoit un sérieux coup de pouce du grand frère américain qui donne en moyenne chaque année deux milliards en aide, dont les deux tiers en assistance militaire.

Les États-Unis se seraient quand même bien passés de ce nouvel objet de perturbation au Moyen-Orient, ne serait-ce que pour ne pas aggraver la flambée des prix de l’énergie. Selon les analystes, il suffirait que la situation se dégrade encore un peu pour que le pétrole le passe, ce cap étourdissant des 100 $ le baril.

Remarquez, la nouvelle n’attristerait pas outre mesure le Canada, ou plutôt ses producteurs de pétrole et de gaz. Les marchés ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, la valeur du dollar canadien ayant monté en même temps que la tension entre Israël et le Liban.

La situation devrait, selon la même logique, normalement faire l’affaire aussi des pétromonarchies du golfe Persique. Ce n’est pourtant pas le cas. Tellement pas, en fait, que l’Arabie Saoudite, le Koweït, la Jordanie et plusieurs autres sont même allés, fait inusité, jusqu’à reprocher aux intégristes musulmans du Hezbollah d’avoir provoqué Israël. Il faut dire qu’ils s’inquiètent de l’influence grandissante dans la région de celui qui les finance, l’Iran. Mais il faut savoir aussi que c’est eux qui ont le plus investi dans la reconstruction du Liban et qu’ils voient aujourd’hui leurs placements partir en fumée.

Pas de problème

Pour le reste, les grandes places boursières internationales ne semblent pas trop s’en faire. La crise apparaît, pour le moment, relativement circonscrite et ne devrait pas trop affecter les performances des principales entreprises du monde développé.

Et puis, l’expérience a enseigné que les grandes crises géopolitiques n’ont finalement pas tellement d’impact sur la valeur des actions. De Pearl Harbor à la guerre en Irak, en passant par la crise des missiles cubains et le 11-Septembre, les pertes enregistrées dans les premiers jours ont été rapidement effacées dans les mois qui ont suivi.

Il paraît même que si l’on se donnait suffisamment de perspective, on verrait que les pays sur lesquels tombent des bombes finissent par en effacer toute trace économique. De nombreuses recherches auraient en effet établi que le fait d’avoir subi une guerre n’inflige aucun retard significatif au développement économique à long terme d’un pays, et que des villes européennes ou japonaises de la Seconde Guerre mondiale aux zones dévastées durant la guerre du Viêtnam, on ne percevrait, après un délai de 15 à 20 ans, aucun impact sur le taux de pauvreté, le niveau de consommation, la qualité des infrastructures, le degré d’alphabétisation ou la densité de population.

Encore faut-il, si cela est vrai, que la guerre cesse un jour. Que le conflit ne tourne pas à la guerre civile ou au chaos.

Mais plus important encore, pour arriver à une telle conclusion, il faut accepter de ne considérer que l’aspect économique des choses. Il ne faut pas tenir compte des morts, des blessés, des familles et des vies brisées, de la peine, de la peur, de la haine et de l’horreur de la guerre. C’est dire si l’économie et la vie ne suivent pas toujours les mêmes chemins.

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