Texte lu par l’auteure, lundi 7 novembre, lors du débat inaugurant le colloque Hubert Aquin.
Afin de vous indiquer d’emblée mon point de vue sur le thème débattu ce soir, je vous informe que je suis indépendantiste. Je le suis devenue à l’automne 1956, en assistant à quelques cours de l’historien Maurice Séguin qui renouvelait radicalement la compréhension de notre histoire nationale. Depuis, je milite pour l’indépendance nationale du Québec. Ce qui signifie qu’il y a 50 ans que j’ai irréversiblement rompu avec le nationalisme traditionnel, d’une part, et que, d’autre part, je n’ai jamais été une souverainiste aux diverses modes péquistes. Par conséquent, je ne suis pas fatiguée.
Car, il s’agit bien de cela, n’est-ce pas ? Et vous le savez. Nous le savons tous. Même ceux qui par peur ou par opportunisme font semblant de ne pas le comprendre. Malheureusement, ils sont nombreux et occupent souvent des postes de pouvoir.
Qu’a donc écrit Hubert Aquin dans La fatigue culturelle du Canada français qui serait encore pertinent, pour ne pas dire plus actuel que jamais ?
D’abord, et c’est à mon avis, l’idée centrale du texte, il affirme que « Le Canada français est une culture globale » autrement dit, et il le dit, « une culture nationale » dont « le séparatisme canadien-français n’est qu’une de ses manifestations constituantes » et spécifie-t-il, « sa force de frappe est plus grande que celle de toutes les autres formes d’existence culturelle parce qu’elle contient un germe révolutionnaire qui peut remettre en question l’ordre constitutionnel établi à l’échelle du Canada ». Mais, précisément, c’est parce que ce séparatisme n’est continuellement qu’un germe, que « La culture canadienne-française offre tous les symptômes d’une fatigue extrême ».
Qu’en est-il aujourd’hui ? Le Québec en tant que culture globale est-il encore dans la fatigue décrite par Hubert Aquin ?
Je ne le crois pas.
Le peuple québécois est loin d’être fatigué, si ce n’est de ses fatigants, de ses élites politiques de tous poils, nationalistes à l’ancienne, tels les Robert Bourassa et ses disciples, à la moderne, tels les René Lévesque, ses successeurs et ses adeptes, qui tentent sans cesse, sans vergogne, et heureusement sans réel succès, de le détourner du seul chemin qui le mènerait à sa pleine émancipation, à savoir à son indépendance nationale.
Car, il s’agit bien de cela.
Loin d’être fatigué, le peuple québécois est plus créateur, plus dynamique, plus solidaire, plus fier, plus puissant, plus vivant qu’il ne l’a jamais été, au cours de son histoire. On ne compte plus ses scientifiques et ses inventeurs, ses artistes et ses écrivains dont les découvertes et leurs applications, dont les œuvres et leurs interprétations ne soient reconnues ici et dans le monde autant pour leur caractère unique que pour leur exacte insertion dans la modernité. Il en est de même du rôle de l’industrie, de celui des institutions et de celui des inventions technologiques dans le développement culturel. Et que dire des multiples manifestations de la culture populaire qui ne cessent de s’inventer des fêtes et des festivals, de fouiller dans sa généalogie, de fabriquer des fromages, de mettre en valeur chaque attrait touristique de ses villages. Et, progrès incommensurable par rapport au tournant des années 1960, le peuple québécois se prend lui-même de plus en plus comme point de références, les œuvres des prédécesseurs, dans tous les domaines du savoir, de l’art, et de l’entrepreneurship, devenant source d’inspiration et de re-création, accomplissant, ce qu’Aquin disait : « Plus on s’identifie à soi-même, plus on devient communicable, car c’est au fond de soi-même qu’on débouche sur l’expression. » Ainsi, est disparu un des symptômes de notre fatigue identifié par notre auteur : la nécessité du déracinement et de l’exil, de la percée à Ottawa et de la ratification du talent à Paris.
Loin d’être fatigué, le peuple québécois commence même à donner naissance à des philosophes, c’est-à-dire à des penseurs qui posent sur sa société et sur le monde un regard qui lui est propre, et qui lui renvoie de lui-même et du monde une représentation qui lui est à la fois particulière et universelle. C’est un des aboutissements, et pas le moindre, du travail de désaliénation entrepris par le mouvement indépendantiste, à la fin des années 1950 et mené sans cesse depuis. Que cette représentation soit sévère pour lui-même, voire même négative, parfois, n’est pas de la plus grande importance. L’important, c’est que, grâce à ce travail de la pensée, les Québécois ne se laissent plus définir par les autres. Les vues méprisantes des Jane Wong et compagnie indignent désormais jusqu’au désâmé Jean Charest. En effet, un des plus grands acquis de la lutte pour l’indépendance tient au fait que les Québécois de nationalité canadienne-française se sont sorti de la névrose collective du doute qui les amenait à se laisser définir par les autres, à se percevoir comme un peuple aliéné incapable de concevoir son identité nationale comme une et indivisible, aussi métissée qu’elle soit devenue, à se percevoir comme un peuple toujours obligé de prouver la légitimité de son existence. Et cela, malgré tous les discours adverses, tenus par les oligarchies politiques et économiques canadiennes et leurs valets québécois, et puissamment diffusés.
Loin d’être fatigué, le peuple québécois est plus engagé que jamais de manière combative et efficace dans des mouvements de toutes sortes (8000 organismes communautaires locaux, des dizaines de mouvements sociaux organisés sur une base nationale et des centaines de syndicats) qui défendent ses intérêts collectifs, dans tous les domaines : développement de son économie sociale ; protection de l’environnement, promotion de l’égalité entre les hommes et les femmes ; promotion d’un plus juste partage de sa richesse, celle tirée de l’exploitation de ses ressources naturelles, celle tirée des fruits de son travail dans l’industrie, le commerce, l’éducation, celle tirée de sa créativité, de son savoir et de son savoir-faire. Sans oublier les projets de société qu’il élabore, et les débats idéologiques qu’ils proposent et suscitent.
Loin d’être fatigué, le peuple québécois maintient à plus ou moins 45% son appui à sa pleine émancipation nationale, alors même qu’aucun leadership indépendantiste ne la lui propose plus, depuis plus belle lurette. Alors même, qu’au contraire, ceux qui se prétendent les principaux porteurs du projet lui présente l’indépendance comme une option radicale qu’ils n’osent même pas appeler par son nom, pendant que les nationalistes flous et mous, la lui présente comme un mal nécessaire auquel il devra éventuellement se résigner après épuisement de tous les compromis possibles. Et, pourtant l’option demeure bien vivante. Si bien qu’elle renouvelle son discours. Par conséquent, celui-ci porte de plus en plus sur les nouveaux enjeux qui fondent la nécessité et l’urgence de l’indépendance qui sont : la transformation à un rythme sans cesse accéléré de la fédération canadienne en un État unitaire ; la diversité ethnique grandissante du Québec ; la participation autonome au processus universel de la mondialisation de tous les échanges.
Oui, le Québec est une culture globale, portée fièrement à bout de cœur et de bras par le peuple québécois, bien que menée à bout de souffle par des politiciens assoiffés de pouvoirs, aussi provinciaux qu’ils soient ; par des hommes d’affaires assoiffés d’argent qui vendent impunément aux sociétés étrangères les plus offrantes, les entreprises qu’ils ont bâties avec l’argent du peuple, via le soutien de la Caisse de dépôts et placements et autres institutions nationales de financement, via, aussi, l’exploitation de son travail ; menée à bout de souffle par des intellectuels qui n’accomplissent pas leur travail d’élaboration de nos priorités nationales, laissant à l’ennemi l’espace où imposer sa vision et son langage, et qui trahissent ainsi leur fonction d’engagement et d’exemplarité ; par des journalistes de plus en plus soumis aux dictats patronaux d’une presse de plus en plus concentrée et convergente, et qui acceptent trop facilement d’être les courroies de transmission des discours qui ont pour seul but de faire croire au peuple québécois que les intérêts économiques et politiques de toutes les Power Corporation du Québec, du Canada, voire du monde, sont les siens.
Non, le peuple québécois n’est pas fatigué. Ce sont ces détenteurs des pouvoirs politique, économique et médiatique qui dominent en nombre à l’Assemblée nationale, dans les conseils d’administration des sociétés privées et publiques, dans les partis politiques, dans les universités, chez les chefs de pupitres et d’antennes qui créent de toute pièce ce climat de morosité dans lequel nous baignons apparemment, depuis l’après-référendum de 1995. Ce sont eux qui décrètent que le peuple québécois en a assez des débats constitutionnels et politiques sur la question nationale et que le temps est venu de la dénationaliser en rapetissant sans fin la définition de la nation, allant jusqu’à la réduire à la question citoyenne, comme s’il était possible de mener à bien la lutte pour l’indépendance nationale sans la fonder sur l’expérience historique de la nation canadienne-française, qui forme encore aujourd’hui la majorité du peuple québécois. Ce sont eux qui décrètent que ce peuple est fatigué, afin de lui renvoyer une image molle de lui-même dans le but et l’espoir de le rendre inoffensif, aussi inoffensif qu’il l’était avant l’avènement du mouvement indépendantiste, au temps de la grande fatigue culturelle du Canada français, telle que décrite et analysée par Hubert Aquin.
Mais le peuple n’est pas aussi dupe que le voudraient ces élites asservies, comme il le démontre avec force dans les conflits qui l’opposent à ces intérêts étrangers aux siens, non seulement dans des gestes de protestation, mais avec des propositions de manières différentes de faire. Je crois qui si un intellectuel aussi clairvoyant qu’Hubert Aquin posait aujourd’hui son œil de lynx sur le Québec comme culture globale, il y décèlerait moins nos quelques réels symptômes de fatigue que les manifestations de notre formidable énergie nationale qu’il est urgent de canaliser. Et il nous inviterait alors au devoir de limpidité et à la nécessité de rétablir le prestige de l’indépendance, de la rendre désirable.
Car il ne saurait y avoir œuvre d’émancipation nationale - ni autre d’ailleurs - qu’inscrite dans une approche véridique et sans concession de la réalité, puisqu’on ne peut mener un peuple, pas plus le peuple québécois qu’aucun autre, à vouloir, à faire et à assumer son indépendance, en prétendant l’y conduire en catimini, dans une démarche qui l’écarte totalement du processus.
Il est en effet devenu impérieux que les groupes sociaux et mouvements politiques indépendantistes, depuis trop longtemps assujettis à l’hégémonie du Parti québécois, reprennent l’initiative de leurs propres combats et retrouvent toute leur liberté d’action.
Car il s’agit bien de cela.
La fatigue qui nous guette et qui pourrait nous entraîner dans un cul de sac définitif est inscrite dans l’actuelle manque de mobilisation et d’action constante des forces de contestation de l’ordre constitutionnel et politique établi. La fatigue qui nous guette est inscrite dans le report, une fois de plus, d’adopter une véritable stratégie qui engagerait un véritable combat mené sur le terrain de l’indépendance, le seul qui peut à plus ou moins long terme conduire le Québec à la victoire décisive.
Je termine en citant un très beau vers de Pierre Perrault :
La liberté saute d’abord du train... et c’est au milieu du saut qu’elle se nomme.


