Monsieur Bousquet, depuis le début de votre campagne confédéraliste, vous oubliez un détail : une confédération doit être négociée entre États souverains, pas entre une province et le pays dont elle fait partie, de sorte qu’il faut d’abord en passer par l’indépendance — vérifiez auprès de n’importe quel juriste en droit international. Alors, si votre choix d’une confédération s’appuie sur la conviction que cette formule sécuriserait davantage la majorité des Québécois et, par conséquent, obtiendrait plus facilement leurs suffrages, c’est loupé ! Et s’il faut d’abord faire l’indépendance, pourquoi, une fois réalisée, aller la diluer dans une confédération alors que tous les aménagements ultérieurs entre États voisins, comme partout ailleurs, peuvent se faire par la conclusion de traités ? Et ne me ramenez pas l’exemple de la Communauté européenne, qui n’est absolument pas une confédération mais un machin pseudo-impérial dont à peu près 80% des décisions émanent de hauts fonctionnaires qui ne rendent de comptes à personne. La démocratie de la CE ? Du vent ! Mais ce n’est pas par Radio-Canada que vous allez l’apprendre ni même par Le Devoir, où, habituellement, un seul journaliste sait de quoi il parle, lorsque toutefois il en parle, sur cette question. Les autres se contentent de potasser les articles du Monde, de Libération et du Nouvel Observateur, qui sont atlantistes et néo-libéraux bien plus qu’ils n’en ont l’air, sauf exception. Alors ils braillent chaque fois que le peuple ordinaire, que ce soit en Irlande, en France ou aux Pays-Bas, envoie chier, par référendum, les bonzes de Bruxelles, parce qu’il sait très bien qu’il se fait f...
Quant aux menaces de partition du territoire et autres bébelles de la même farine, il existe un moyen de s’en prémunir : la constitution d’une milice armée avant de faire l’indépendance, et on n’a même pas besoin d’attendre la décision du gouvernement québécois pour la mettre sur pied : rien, dans le système canadien, n’interdit la constitution d’une milice par qui que ce soit. Il va de soi qu’elle doit être disciplinée et fortement encadrée. Il est extrêmement difficile à une armée d’invasion d’occuper un territoire et de maintenir cette occupation lorsque la population dispose d’une milice populaire capable de pratiquer la guérilla ; il n’est même pas nécessaire de disposer d’artillerie ni d’aviation, au contraire : la force d’une milice repose sur sa formation et la légèreté, la mobilité, la rapidité, les attaques surprises et le repli, la complicité d’une partie de la population. Si vous connaissez un peu la configuration physique du Québec et la géopolitique, vous pourrez constater qu’il s’agit d’un territoire plus facile à défendre que bien d’autres. Il faut à l’occupant une troupe au moins dix fois plus nombreuse que la milice. Le gouvernement canadien et la Défense nationale le savent tellement bien que, depuis les années 95, ils ont pratiquement vidé les entrepôts militaires en sol québécois de munitions et d’armes lourdes parce qu’ils sont certains qu’en cas d’une tentative de mise au pas musclée, la plupart des militaires québécois défendraient le Québec et non le Canada. Et, par expérience acquise dans le milieu militaire,je puis dire qu’ ils ont vu juste. Par ailleurs, les militaires québécois sont surtout concentrés dans l’infanterie, ce qui leur assurerait une longueur d’avance. Je suis tout à fait conscient qu’en général, les Québécois n’imaginent même pas que le seul fait de prendre les précautions normales en cas d’invasion empêche neuf fois sur dix la possibilité que cela se produise. Il y a tout de même un certain danger ? Ben oui, le même que de traverser la rue Ste-Catherine le jour du boxing day. En automobile : une chance sur treize d’avoir un accident ; pourtant, qui s’empêche d’utiliser une automobile pour autant ? Il faut bien vivre, n’est-ce pas ? Idem pour l’indépendance. Tous ceux qui tiennent à la vie à n’importe quelle condition se condamnent à vivre dans de mauvases conditions. Politiquement, nous vivons dans de mauvaises conditions, même avec notre char, notre blueberry, notre cellulaire, notre cinéma-maison et nos vacances en Floride pourrie. Du pain et des jeux, ça vous dit quelque chose, sans doute.
Nous sommes collectivement des enfants, monsieur Bousquet, des enfants qui ont peur dans le noir et qui appellent môman. Le vrai danger ne vient pas du gouvernement d’Ottawa, il réside dans notre mentalité colonisée et annexée, et c’est là le plus grand obstacle à l’indépendance. Nous sommes des mous par fatalité historique, mais ce n’est pas irrémédiable ; ce n’est pas une condamnation, loin de là, mais une constatation. On peut blâmer tant qu’on veut les chefs indépendantistes, qui ont leurs faiblesses comme tout le monde, ça n’a presque jamais constitué le noeud du problème. Je parle ici des chefs qui ont exercé le pouvoir gouvernemental, pas de ceux qui s’imaginent qu’il suffit de pratiquer l’art rhétorique pour construire un parti, prendre le pouvoir et faire l’indépendance. Viser et réussir la libération politique d’un peuple ne s’improvise pas dans un salon, dans un colloque universitaire ni même dans Vigile, et il faut y préparer le peuple en étant avec lui, pas le sermonner en lui disant de manière méprisante qu’il n’a rien compris chaque fois qu’il ne réagit pas comme on l’espère, attitude qu’on a vu trop souvent au Parti québécois, et pas toujours de la part des chefs. Des chefs dont la plupart ont négligé les activités de renseignement et la nécessité de prévoir les coups, même militaires : des scouts. Un État, comme le répète René-Marcel Sauvé, ça se défend. Le seul qui ait vraiment compris cela, c’est Jacques Parizeau et, une seule fois, René Lévesque mais pas pour longtemps. Tout le monde il n’est pas beau, tout le monde il n’est pas gentil ; un rapport de force, ça se construit, longuement, patiemment, et parfois ça salit un peu les mains.

