Cher Christian,
Depuis quelques mois nous correspondons ; je te livre aujourd’hui le fond de ma pensée.
Je crois que le Québec restera un pays inachevé.
Les Québécois ont laissé passer leur chance lors du dernier référendum dont ils n’ont jamais contesté les résultats biaisés. Dans tout autre endroit au monde, une telle violation aurait provoqué des manifestations, des émeutes, des grèves, des graffitis, des incendies, la paralysie de l’État ! Ici, les gens se sont contentés de rentrer la tête dans les épaules et de baisser les bras. On leur a dit « pas grave, on organisera une nouvelle consultation populaire un de ces jours quand il sera écrit dans le ciel que les astres nous sont favorables ».
Toi qui rêves, Christian, d’un Québec indépendant, toi qui as appris le français par toi-même et par goût de la langue, toi qu’amusent Les Têtes à claques et qui trouves Pierre Falardeau grossier avec tous ces « osties » et « tabarnaks », mais mon Dieu que tu l’aimes et le trouves formidable, toi qui à l’Université autonome de Mexico rédiges une thèse sur le séparatisme québécois, je te le dis, le Québec ne se fera pas. Comme les multinationales ne font qu’une bouchée des petites entreprises, le Québec se fait avaler tout rond par le Canada sans même s’en apercevoir.
Tu aimes le français, tu aimes l’accent québécois. Le Québec en 1977 se donnait le français pour langue officielle. Mais dans les faits, le Québec est bilingue. Montréal, sa ville la plus densément peuplée glisse vers l’anglais. Les Montréalais s’accommodent de la situation et, à l’extérieur de l’île, on s’en moque éperdument. Montréal est un cas à part ! Montréal, ce n’est pas Le Québec !
Je t’assure, Christian, que de voir un peuple mourir dans l’ignorance de sa propre mort est un spectacle douloureux. Même dans une corrida, le taureau pressent le danger.
Imagine un instant qu’à Mexico une partie de la population exige de l’autre qu’elle parle anglais sous prétexte qu’il s’agit d’une langue internationale. Imagine que ceux qui se satisfont de l’espagnol se fassent regarder de haut, aient de la difficulté à se trouver un emploi, soient moins bien payés que les autres, possèdent de moins bonnes institutions de santé, de moins bonnes écoles, aient du mal à se faire servir et à se faire soigner dans leur langue. Imagine maintenant l’anglais dans les rues de Mexico, dans les commerces, à la radio et dis-moi si tu ne sursautes pas quand tu entends au hasard quelques mots d’espagnol. De quoi avoir le mal du pays !
Cela résume ce qui se passe ici.
On a mis dans la tête des Québécois que sans la connaissance de l’anglais, ils n’étaient rien. On leur a mis dans la tête que le français était une langue sans grande envergure. C’est vrai que pour nos voisins canadiens, elle ne signifie pas grand-chose. Pourtant le français est partagé par des millions de personnes. Mais au Canada, pays bilingue, on n’en voit pas l’utilité.
Tu crois, Christian, qu’ici règne la démocratie. Détrompe-toi. Le crime paie. Partisanerie, pots-de-vin, corruption, nominations, retours d’ascenseur, propagande font partie de notre lot quotidien. Tiens, à titre d’exemple : chaque jour ou presque les médias mettent l’accent sur l’attente, parfois fatale, en salle d’urgence des hôpitaux. Résultat : les Québécois finissent par se dire favorables à une ouverture au privé dans leur système de santé. Rarement on évoque les conséquences que l’intrusion du privé pourrait avoir sur la santé de la population.
Les médias exercent un pouvoir énorme et en abusent allègrement. La plupart des gens tombent dans leurs pièges. Pareils à des perroquets, à force d’entendre les mêmes sornettes, ils les répètent comme des vérités. C’est ainsi que le concept d’indépendantistes « purs et durs » a été introduit et accepté par la population et les élites politiques. Le reste du temps, les journalistes s’emploient à nous divertir en nous faisant d’interminables topos sur les conditions météorologiques et leurs effets sur les nerfs des automobilistes et des camionneurs pour lesquels un bouchon de circulation est un « véritable enfer », un Rwanda !
Les politiciens qui devraient se battre, bec et ongles, pour notre identité, se comportent en lavettes. Ils ont peur de vexer le camp ennemi. Alors, s’il demande une main, ils lui cèdent le bras pour prouver leur bonne foi. « Voyez comme nous sommes gentils. » Ils sont passés maîtres en autocensure et en auto-flagellation. C’est dans ce même esprit qu’ils n’osent pas « imposer » le français aux immigrants. Il ne faut pas les « contraindre », les « obliger », les « forcer » à apprendre la langue de la majorité. « S’il fallait nous les mettre à dos ! »
C’est ainsi que l’anglais devient la langue commune. D’autre part, des services sont offerts dans d’autres langues comme à la Caisse Populaire Desjardins, une institution québécoise, où l’on communique avec la clientèle en anglais, en espagnol, en arabe, en arménien, en vietnamien, en italien, en portugais, en mandarin, etc. Sur les sites Internet de députés et de partis « souverainistes » on peut accéder à des versions anglaises, espagnoles, portugaises, etc. Bienvenue chez vous ! Et vive l’intégration ! Ne parlons plus de Noël mais du solstice d’hiver !
Le Québec se divise en « communautés », selon la langue, la couleur, le pays d’origine ou la religion. La plupart d’entre elles sont hostiles aux Québécois qui ont le malheur de parler français et de vouloir se séparer du Canada, ce qui entraînerait leur expulsion, une guerre civile, la perte de leur argent, de leurs revenus, de leurs biens ! C’est ce que Jacques Parizeau a eu le malheur de qualifier de « vote ethnique » et qui a fait grimper les indépendantistes dans les rideaux où ils sont restés accrochés.
Les Québécois, de leur côté, les « pure laine » comme on ne dit plus, ne forment pas un bloc compact. La notion de « solidarité » chez eux n’existe pas. Pourtant une « communauté » possède un poids indéniable. Ainsi, la communauté juive jouit du privilège de ne pas respecter les panneaux de stationnement lors du sabbat. La communauté grecque a obtenu de ne pas voir le nom de l’Avenue du Parc métamorphosé en Avenue Robert-Bourassa. Les Québécois ne se soutiennent plus. Ils continuent de faire le plein à Pétro-Canada bien que la multinationale ait mis ses employés en lock-out et refuse de leur accorder les mêmes conditions de travail que celles des Canadiens.
Lorsque des Québécois expriment leurs craintes de voir leur langue et la laïcité de leur État menacées, ils se font vite taper sur les doigts par des Québécois plus évolués qui les remettent à leur place : racistes, xénophobes, ayatollahs, ignares, nazis ! Pour démontrer l’ouverture des Québécois sur les autres et sur le monde, la chef du Parti québécois, parti fondé pour réaliser l’indépendance du Québec, va jusqu’à suggérer que les cours de mathématiques, de géographie et d’histoire se donnent en anglais ! Pourquoi pas des cours de français en anglais tant qu’à faire ? Ces fins stratèges croient acheter la paix mais vendent leur âme !
La loi de la langue et non du nombre prévaut. Tu as un anglophone pour dix francophones, c’est l’anglais qui est adopté. L’anglais l’emporte sur le français, comme le masculin sur le féminin.
Après une révolution tranquille, petit à petit tout redevient comme avant. Les Québécois prennent leur trou. Peux-tu croire que c’est un Canadien, l’ancien chef du Parti conservateur du Canada, un ardent défenseur du NON lors du référendum de 1995, qui dirige le Québec depuis 2003 et qui s’est récemment vu confier le pouvoir pour les cinq prochaines années ? C’est ce même individu qui avait inspiré la chanson « Libérez-nous des libéraux » par le groupe Loco Locass et que les Québécois voulaient, aussitôt élu, destituer. On lui a demandé d’en finir une fois pour toutes avec les « séparatistes » et c’est, à mon avis, mission accomplie. À la fin de son mandat, M. Jean Charest fera figure de héros. Il se verra récompenser comme les Jean Chrétien et autres collaborateurs qui ont volé les contribuables pour nous priver de notre liberté. De grands Canadiens… Ils ont même mis la France dans leur manche. Le Québec est un État assiégé.
En plus de leur magouillage déshonorant, ils ont entretenu des peurs stupides dans la population pour mieux la soumettre. « Vous allez perdre votre chèque de pension si le Québec se sépare ! » Treize ans plus tard, cet avertissement résonne toujours. Les Québécois pensent à ce qu’ils pourraient perdre et non à ce qu’il leur en coûte de vivre dans le Canada : Radio-Canada, salaires et dépenses du gouverneur général et de son lieutenant, salaires et dépenses de premiers ministres, de ministres, de députés, de sénateurs, de juges et de fonctionnaires canadiens, frais liés aux fêtes du Canada, aux élections canadiennes, etc.
Il faut voir comment l’ouest de Montréal se développe. Les Universités McGill et Concordia, le Collège Dawson et bientôt le Centre Universitaire de Santé McGill : Le Canada se bâtit à l’intérieur du Québec, avec la participation financière des Québécois dont les institutions publiques périclitent. On ne s’étonne pas que les immigrants, qui veulent ce qui a de mieux pour leurs enfants, les poussent vers les établissements de langue anglaise et que les parents québécois en fassent autant. Il faut mettre toutes les chances de son bord !
Les Québécois minimisent. C’est plus facile. Des gens sont payés pour leur faire croire que la situation n’est pas dramatique. On préfère leur donner raison de façon à pouvoir se livrer à de vraies occupations : magasinage, fréquentation de salles de gymnastique, télé, « tondage » de gazon et pelletage de neige avec la souffleuse Canadien Tire, randonnées en skidoo. C’est la victoire de l’individuel sur le collectif, de « la mienne est plus grosse que la tienne », le règne de la consommation au détriment de l’environnement. Gros 4X4, écran géant, écouteurs de la dimension d’enjoliveurs de roues, téléphones portables dernier cri, quand on a tout sous la main, pourquoi se battre pour préserver sa langue, son identité, ses valeurs, son territoire ? Sacrifier son confort pour si peu ? Allons donc, cela n’est pas sérieux.
Les Québécois ne semblent vouloir qu’une chose : En finir au plus vite pour ne plus se laisser distraire par des problèmes de conscience, pour ne plus avoir à défendre leur peau jour après jour, ce qui est franchement usant.
On a réduit la lutte pour l’indépendance nationale des Québécois à un référendum. On leur a ensuite enfoncé dans le crâne qu’ils n’en voulaient pas. On a conclu : « Les Québécois ne veulent pas de leur indépendance ! » Non merci ! Tout bien pesé, nous préférons ramper !
C’est la capitulation.
On essaie d’oublier l’euphorie du Vive le Québec libre du général de Gaulle, LG2, l’Exposition universelle, les Jeux Olympiques de 1976, le référendum de 1995. Oublier le courage de nos ancêtres, oublier ceux qui sont morts pour notre liberté, oublier ceux qui ont milité pour le RIN et aux premières heures du PQ et qui s’en vont les uns après les autres : Hélène Pednault, Camille Laurin, Marcel Chaput, Mario Bachand, Pierre Vallières, André d’Allemagne, René Lévesque, Pierre Bourgault, Gérald Godin, Chevalier de Lorimier, Montcalm…
Les Québécois ont abandonné le combat et, pour ne pas perdre la face, prétendent qu’il y va de leur intérêt : « Qu’est-ce que vous voulez, c’est l’Amérique, la globalisation, la mondialisation, l’uniformisation, l’annexion états-unienne, le progrès ! »
Je n’entretiens plus d’espoir. C’est malheureux à dire, malheureux à écrire.
Je laisserai derrière moi un pays inabouti, spolié de ses richesses, irréversiblement intoxiqué, que se disputeront les charognards. Maudit !
Caroline
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —


