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Le parlement du Canada en feu
Michel Lapierre
Le Devoir
samedi 2 août 2008


Il aura fallu attendre 132 ans pour lire, dans le livre même, les quatre chapitres manquants de Jean Rivard, économiste, d’Antoine Gérin-Lajoie (1824-1882), l’auteur des paroles de la chanson Un Canadien errant, écrites à la mémoire des Patriotes déportés. On doit dire que ces pages tranchent avec le caractère idyllique du roman. Elles relatent en particulier l’incendie à Montréal en 1849 du parlement du Canada-Uni par des émeutiers britanniques...

Le chercheur Yannick Roy, qui signe la postface de Jean Rivard, le défricheur suivi de Jean Rivard, économiste, les deux romans de Gérin-Lajoie, a eu l’heureuse idée d’ajouter ces chapitres. En 1864, la revue Le Foyer canadien les avait publiés, mais ils n’avaient jamais figuré dans le livre Jean Rivard, économiste, dont la première édition remonte à 1876.

Comme Jean Rivard, le défricheur (1862 et 1874), ce roman, qui en est la suite, exalte la colonisation par les Canadiens français des terres des Cantons-de-l’Est, dont une grande partie avait attiré jusque-là des agriculteurs d’origine anglo-saxonne. Par patriotisme et moralisme, Gérin-Lajoie écrit des oeuvres plus ethnographiques que proprement littéraires.

Il vise à édifier les siens en leur rappelant que le développement du territoire agricole jugulera l’exode vers les États-Unis, république dont l’industrialisation est corruptrice à ses yeux. De défricheur, Rivard, son personnage, devient « économiste », propriétaire d’une ferme modèle et même maire d’une localité du nom inévitable de Rivardville !

Dans le récit aux thèses par trop limpides, la doctrine du héros et celle du romancier coïncident. Elles les rapprochent de Frédéric Le Play (1806-1882), pionnier français d’une analyse socioéconomique d’esprit contre-révolutionnaire.

Ce sont les chapitres retranchés par l’auteur qui redonnent à l’oeuvre l’originalité qui nous frappe aujourd’hui. Tout est beau, grand et pur jusqu’au jour où Rivard quitte son petit royaume pour devenir député au parlement du Canada-Uni. En s’inspirant des collègues qu’il juge « impertinents », il dépeint ainsi la situation : « Leurs adversaires politiques sont à la veille de vendre le pays et de nous livrer pieds et poings liés à la première puissance venue. »

Est-ce pour lui une manière astucieuse d’annoncer la Confédération de 1867 ? Pas vraiment. Rivard et Gérin-Lajoie, son créateur, sont loin d’avoir l’insolence magnifique de Papineau.

Circonspect, le romancier sait tout de même que les chapitres de nature politique ne conviennent pas à un livre destiné à un large public dans un pays qui a déjà, en 1876, l’honneur d’avoir une constitution durable, promulguée par la reine Victoria.

Que des Britanniques de Montréal saccagent et brûlent le parlement, qu’ils en détruisent la précieuse bibliothèque parce que le gouvernement décide d’indemniser les victimes de la répression de la révolte des Patriotes, cela suscite, pour protéger le renom de la démocratie anglaise, le silence du bien-pensant.

***

Collaborateur du Devoir

***

JEAN RIVARD, LE DÉFRICHEUR

suivi de JEAN RIVARD, ÉCONOMISTE

Antoine Gérin-Lajoie

Boréal Compact

Montréal, 2008, 504 pages



Source
http://www.ledevoir.com/2008/08/02/200029.html




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