Le nationalisme génocidaire canadien - Essai sur la rhétorique indépendantiste

Parler de nationalisme génocidaire canadien, c’est une exagération, mais une exagération qui répond habilement, je crois, à l’absurde accusation de nationalisme ethnique.

Tribune libre de Vigile
lundi 3 décembre 2007
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Cette réflexion suit directement un malaise, en quelque sorte, que j’avais en lisant le dernier texte de Bernard Desgagné. Si les Canadiens nous accusent de nationalisme ethnique, nous, en revanche, peut-on se contenter de répliquer en fines analyses pour démonter, si habilement que ce soit, les arguments fédéralistes. Plus simplement : Si nous on est des nationalistes ethniques, eux, ils sont quoi ?

Ma réponse, burlesque, ou presque, serait que le nationalisme canadien est un nationalisme génocidaire, culturellement, on s’entend. Il faudrait donc parler du génocide culturel canadien. Mais, plus profondément, je pose une question de stratégie discursive, de manière de dire et communiquer. D’où le sous-titre de mon article, qui reprend en l’adaptant celui de l’article suivant de Dominic Desroches.

La question que je pose, finalement, est : Vaut-il toujours la peine d’être poli et diplomate ? Parfois, ne faut-il pas utiliser des images, des termes et des expressions qui en disent longs, bien qu’ils caricaturent ? Parler de nationalisme génocidaire canadien, c’est une exagération, mais une exagération qui répond habilement, je crois, à l’absurde accusation de nationalisme ethnique.

Comme l’insinuait un ami dans une communication privée, ce n’est pas en parlant de déséquilibre fiscal et de récupération des points d’impôt que l’on va faire sortir les gens dans la rue ! En revanche, même ces questions à mon sens devraient faire l’objet d’une recherche rhétorique, ou prier fort pour être inspiré par les muses de la langue, pour trouver une forme d’expression capable de saisir la conscience du destinataire.

Où, par ailleurs, sont passés les termes « colonisation », « néo-colonisation » et leurs déclinaisons ? Est-ce inacceptable de parler des « néo-colonisés » au lieu de fédéralistes, ou du parti de la néo-colonisation pour alluder au PLQ ? Où sont passées ces fameuses et belles attaques contre sa Majesté ? Où sont passés les termes « liberté » et « nation » ? Où, finalement, est passé, en mon sens, le terme-clé : « indépendance ».

Sur ce, justement, est-il nécessaire de libérer la langue québécoise, de la rendre un peu plus indépendante ? Est-on pris, dans le fond, dans un carcan de bonnes manières bourgeoises et de « politically correct », dans une rhétorique de résistance et non une rhétorique d’attaque, dans une attitude de mi-soumis, et non une attitude de libérateurs. Libérer un peuple, ce n’est pas rien, et ce n’est pas vrai qu’il se libère lui-même.

Il faut des hommes, qui, comme Bolívar, prêtent serment à la nation en germe, des hommes comme M. Desgagné, qui jurent sur leur honneur le plus sacré qu’ils légueront un pays à leurs enfants, des hommes comme les signataires de la déclaration d’indépendance des États-Unis, qui mettent leurs fortunes, en plus de leur honneur, à la disposition de la nation. Ça, c’est une élite digne de faire l’indépendance.

Souvent, aussi, il faut que ces hommes, ou ces femmes, sachent communiquer avec le peuple, sache lui parler, lui dire, lui signifier, sans s’embourber dans des finesses analytiques ou techniques. Ce n’est pas dire que ces personnes ne peuvent pas être, comme je le suis, un peu, je crois, « techniciennes », mais s’il y a un discours de détails et d’organisation, il y a en a un autre, de symboles et d’émotions.

C’est pourquoi, par exemple, je crois qu’une éventuelle question nationale devrait se formuler sur le fondement du « pays », et non de l’État. Le pays, lui aussi, est un terme important, qui englobe tant le territoire et le peuple que l’Ètat. Il implique des poètes, qui le chantent, des personnes, qui l’habitent, il implique des forêts et des rivières, des lacs et des montagnes, qui le constituent ; il évoque un lien affectif.

Mais outre les termes utilisés, il faut aussi penser aux grands symboles culturels québécois. Ces symboles sont si forts, que même les moins instruits parmi nous, catégorie dans laquelle je m’inclus, sur l’histoire québécoise, les connaissent : la bataille des plaines d’Abraham, acte fondateur de la québecité dominée, la Grande Noirceur, reflet obscur du passé québécois, indicatif d’une révolution des consciences que marque, à son tour, la Révolution tranquille.

Certains sont plus folkloriques, comme l’expression « la belle province », d’autres moins nationaux que non-nationaux comme la Reine d’Angleterre. Certains renvoient à une réalité visuelle : la lys, qui se retrouve dans le drapeau, par exemple. La couleur bleue, aussi, couleur nationale, nationaliste, québécoise. D’autres sont controversés, dramatiques, comme le FLQ et les Patriotes.

Enfin, dernière catégorie, qui en dit long, par son absence relative, celle des termes d’action : lutte, liberté, combat, indépendance. Où sont donc passés les hommes qui savaient dire que la nation québécoise est en lutte ? Laplante est de ceux-là, mais bien isolé. Le combat national est-il, à cet effet, tabou ? La liberté serait-elle acquise, sous le joug anglais ?

Je me permets d’en douter.

David Litvak

Commentaires

  • Dominic DESROCHES, 3 décembre 2007 16h34

    Cher David Litvak,

    je veux d’abord vous féliciter de poser les problèmes de manière aussi pertinente et percutante. De nombreux souverainistes oublient le fait qu’une cause, aussi noble soit-elle, repose sur un discours et que ce discours, aussi argumenté soit-il, doit parvenir à convaincre les autres. S’il faut étudier les mots, comme le fait Madame Saulnier, il faut aussi trouver les mots les plus puissants, c’est-à-dire ceux qui sont capables de rallier des citoyens qui ne partagent pas d’emblée nos idées. Et ce n’est pas parce que l’on est convaincu soi-même que l’on persuade les autres..

    Dans cette réponse, je me limiterai à trois remarques. Pour bien les saisir, il serait utile de lire mes textes précédents. Cependant, il n’est pas dit que je ne proposerai pas sous peu un texte tentant de faire une synthèse des enjeux derrière la rhétorique utilisée en politique.

    D’abord, la rhétorique, qui comprend l’étude des figures de style (les figures d’analogie, de substitition, d’opposition, d’omission et d’amplification) et l’étude des gestes de l’orateur, est une technique qui vise à convaincre par le travail des mots seulement. Elle ne dit pas qu’il faille rester poli, ni accepter les indultes des adversaires. À une rhétorique de la violence, on ne répond pas logiquement par une rhétorique de la douceur... à moins que cette forme nous permette de l’emporter ! Démoniser l’adversaire sans raison peut se retourner contre nous-mêmes, comme nous le rappellent certaines règles de politesse. Quand la rhétorique (travail sur les mots et les images) trouve sa limite pratique, il convient de convaincre les autres par d’autres moyens ! Quand quelqu’un nous attaque physiquement, il est trop tard pour le convaincre par les bons mots et les bonnes manières...

    S’il n’est pas faux de dire qu’inculquer au peuple une rhétorique de la soumission est la meilleure arme des conquérants, en revanche il faut ajouter que les peuples doivent trouver dans leurs citoyens (l’élite autant que les personnes engagées) des orateurs capables de faire passer des discours. Ici, ce ne sont pas les adversaires qui parlent pour nous, ce sont nos représentants. Or, il importe que les personnes qui nous représentent trouvent les pièges des adversaires et soient en mesure de les déjouer afin d’en tendre à leur tour.

    Dans le cas du Québec, une des urgences est de comprendre le rôle décisif que jouent les médias dans le travail rhétorique des mots, des symboles et des images. Les médias martellent des messages qui entrent dans l’esprit de ceux qui s’y soumettent. Or, dans ce contexte postmoderne de la communication de masse, il faut étudier la rhétorique qui, par définition, est neutre et presque invisible : elle est utilisée dans le discours, c’est-à-dire dans un discours qui a, assez souvent, été pensé et écrit d’avance. Tous les discours ont des intentions, de même les publicités. Cependant, celui qui possède les outils produits par la rhétorique ne craint pas l’adversaire, car il connaît les topoï (les lieux de persuasion) et sait comment répondre à chaque attaque de l’autre. Le meilleur orateur, comme le meilleur politicien, aime débattre et gagner. Où sont nos Isocrate, Gorgias, Démosthène et Cicéron ?

    Nota : Le général de Gaule, en lançant son "Vive le Québec libre" du balcon de l’hôtel de ville, savait ce qu’il faisait. Quand René Lévesque a dit "qu’il n’avait jamais été aussi fier d’être Québécois", il a montré qu’il avait le don de la formule et que certaines phrases, dites au bon moment, marquent l’imaginaire des auditeurs, y compris l’imaginaire des générations suivantes...

    Petit rappel que j’espère utile : les personnes sans éloquence sont faibles, repliées, honteuses et aiment pratiquer la victimisation. Pourquoi les Québécois négligent-ils le pouvoir de la parole et de l’image ?

  • 3 décembre 2007 12h33

    Mario Dumont lui-même parlait de l’impérialisme d’Ottawa. Quant à moi, j’appelle ceux d’en face des "assimilationnistes" et non plus des fédéralistes.
    J. Binette

  • Ouhgo, 3 décembre 2007 10h54

    L’argumentaire indépendantiste se modernise désormais dans les concepts nés des changements climatiques et les adaptations qu’ils imposent à l’humanité. On accepte mondialement l’avantage de la biodiversité des espèces vivantes, pour meilleure chance de survie en compétition, par opposition à une monoculture.

    En terme de patrimoine mondial, personne ne tolère de laisser se perdre un patrimoine culturel ou religieux ancien comme les pyramides d’Égypte, la ville de Dubrovnik ou les descendants des peuples pré-Colombiens en Amérique latine.

    Dans cette optique, il est désormais permis de décrire le Québec francophone comme une richesse patrimoniale à risque d’extinction. La culture française d’Amérique, qui n’a pas pu s’implanter sur tout le territorire à cause des guerres entre la France et l’Angleterre, n’a cessé de se rétrécire sous la pression belliqueuse et migratoire de l’Empire britannique, au point de se retrouver confinée majoritairement sur ce territoire restreint qu’une province unique, parmi dix, d’un Canada qui semble ne vouloir s’arrêter qu’après extinction complète de cette épine dans le pied. Et pourtant, un tel joyau unique en Amérique, le Canada pourrait s’en servir comme de sa caractéristique la plus distincte à côté des Etats-Unis hégémoniques.

    Mettant en évidence notre caractère de patrimoine français en Amérique à préserver, nous devenons inattaquables dans notre combat d’indépendance, soutenus même par l’UNESCO.
    Les alliés que nous devons revendiquer dans la communauté internationale viendront d’autant plus appuyer notre cause, si nous rapatrions en même temps les Québécois qui ne résistent qu’à cause de leur lien affectif, historique et légal avec nos ancêtres qui ont fondé le Canada, alors pays unilingue francophone. Ensemble de nouveau réunis dans un projet de pays qui récupérerait notre droit légitime à la double nationalité de Québécois et de Canadiens, en vue de la sauvegarde du patrimoine français d’Amérique, il ne subsisterait plus d’obstacle à récupérer toutes nos lois, tous nos impôts et toutes nos tribunes internationales dans la grande famille de l’ONU.

  • Mathieu Gauthier-Pilote, 3 décembre 2007 08h46

    Dans ma réflexion personnelle sur le sujet (la qualité de notre discours), j’en étais arrivé à un constat certain :

    1) notre vocabulaire est assez mauvais, celui de nos adversaires politiques est souvent meilleur.

    2) bon nombre des arguments de nos adversaires peuvent être repris presque tels quels pour servir notre cause.

    D’abord, pour le vocabulaire, nous laissons nos adversaires se dire « fédéralistes ». Ce n’est pas l’essence de ce qu’ils sont. Ils sont en réalité « unionistes » ou unitaristes. Ils sont aussi « royalistes » et « impérialistes ».

    Nous devrions les appeler unionistes parce qu’ils sont les héritiers du régime de l’union de 1840, transformée plus tard en union fédérale, mais sans réparer l’injustice, l’inégalité de l’union elle-même.

    De notre côté, nous devrions nous appeler « patriotes ». C’est de loin le meilleur terme selon moi. Signifiant littéralement « celui, celle qui aime sa patrie, se met à son service ». Nous devons refuser que des gens prétendent être patriotes tout en prônant le maintien d’une union injuste.

    Il est bon de se rappeler qu’une des meilleures façon de convaincre la foule est de donner raison à ses adversaires. Comme vous le verrez dans ces exemples, plusieurs des arguments (ou plutôt des slogans publicitaires) de nos adversaires nous reviennent de droit :

    Vous avez raison de dire... qu’il faut parler d’unité. Parlons de l’unité des Montréalais, avec les Saguenéens, les Gaspésiens, les Beaucerons dans notre beau et grand pays québécois. Parlons de l’unité des Québécois avec les autres peuples de la terre.

    Vous avez raison de dire... que l’unité fait la force. C’est par la force que l’on a uni le Québec avec l’Ontario dans un système inégalitaire. Le prix de cette fatale union a été la division des Québécois entre eux. Comme nous serons plus fort lorsque nous serons enfin réunis avec nous-mêmes !

    Vous avez raison de dire... que le fédéralisme est une bonne idée. Il faudra y songer dans un Québec libre puisque nous avons un grand territoire et beaucoup de régions qui ont un grand besoin d’autonomie.

    Vous avez raison de dire... que c’est beau le multiculturalisme. Depuis 1945, le nombre des peuples souverains ne cesse d’augmenter et chaque nouveau pays qui naît (ou renaît) apporte avec lui sa culture particulière pour la partager avec le monde entier.

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