Cette réflexion suit directement un malaise, en quelque sorte, que j’avais en lisant le dernier texte de Bernard Desgagné. Si les Canadiens nous accusent de nationalisme ethnique, nous, en revanche, peut-on se contenter de répliquer en fines analyses pour démonter, si habilement que ce soit, les arguments fédéralistes. Plus simplement : Si nous on est des nationalistes ethniques, eux, ils sont quoi ?
Ma réponse, burlesque, ou presque, serait que le nationalisme canadien est un nationalisme génocidaire, culturellement, on s’entend. Il faudrait donc parler du génocide culturel canadien. Mais, plus profondément, je pose une question de stratégie discursive, de manière de dire et communiquer. D’où le sous-titre de mon article, qui reprend en l’adaptant celui de l’article suivant de Dominic Desroches.
La question que je pose, finalement, est : Vaut-il toujours la peine d’être poli et diplomate ? Parfois, ne faut-il pas utiliser des images, des termes et des expressions qui en disent longs, bien qu’ils caricaturent ? Parler de nationalisme génocidaire canadien, c’est une exagération, mais une exagération qui répond habilement, je crois, à l’absurde accusation de nationalisme ethnique.
Comme l’insinuait un ami dans une communication privée, ce n’est pas en parlant de déséquilibre fiscal et de récupération des points d’impôt que l’on va faire sortir les gens dans la rue ! En revanche, même ces questions à mon sens devraient faire l’objet d’une recherche rhétorique, ou prier fort pour être inspiré par les muses de la langue, pour trouver une forme d’expression capable de saisir la conscience du destinataire.
Où, par ailleurs, sont passés les termes « colonisation », « néo-colonisation » et leurs déclinaisons ? Est-ce inacceptable de parler des « néo-colonisés » au lieu de fédéralistes, ou du parti de la néo-colonisation pour alluder au PLQ ? Où sont passées ces fameuses et belles attaques contre sa Majesté ? Où sont passés les termes « liberté » et « nation » ? Où, finalement, est passé, en mon sens, le terme-clé : « indépendance ».
Sur ce, justement, est-il nécessaire de libérer la langue québécoise, de la rendre un peu plus indépendante ? Est-on pris, dans le fond, dans un carcan de bonnes manières bourgeoises et de « politically correct », dans une rhétorique de résistance et non une rhétorique d’attaque, dans une attitude de mi-soumis, et non une attitude de libérateurs. Libérer un peuple, ce n’est pas rien, et ce n’est pas vrai qu’il se libère lui-même.
Il faut des hommes, qui, comme Bolívar, prêtent serment à la nation en germe, des hommes comme M. Desgagné, qui jurent sur leur honneur le plus sacré qu’ils légueront un pays à leurs enfants, des hommes comme les signataires de la déclaration d’indépendance des États-Unis, qui mettent leurs fortunes, en plus de leur honneur, à la disposition de la nation. Ça, c’est une élite digne de faire l’indépendance.
Souvent, aussi, il faut que ces hommes, ou ces femmes, sachent communiquer avec le peuple, sache lui parler, lui dire, lui signifier, sans s’embourber dans des finesses analytiques ou techniques. Ce n’est pas dire que ces personnes ne peuvent pas être, comme je le suis, un peu, je crois, « techniciennes », mais s’il y a un discours de détails et d’organisation, il y a en a un autre, de symboles et d’émotions.
C’est pourquoi, par exemple, je crois qu’une éventuelle question nationale devrait se formuler sur le fondement du « pays », et non de l’État. Le pays, lui aussi, est un terme important, qui englobe tant le territoire et le peuple que l’Ètat. Il implique des poètes, qui le chantent, des personnes, qui l’habitent, il implique des forêts et des rivières, des lacs et des montagnes, qui le constituent ; il évoque un lien affectif.
Mais outre les termes utilisés, il faut aussi penser aux grands symboles culturels québécois. Ces symboles sont si forts, que même les moins instruits parmi nous, catégorie dans laquelle je m’inclus, sur l’histoire québécoise, les connaissent : la bataille des plaines d’Abraham, acte fondateur de la québecité dominée, la Grande Noirceur, reflet obscur du passé québécois, indicatif d’une révolution des consciences que marque, à son tour, la Révolution tranquille.
Certains sont plus folkloriques, comme l’expression « la belle province », d’autres moins nationaux que non-nationaux comme la Reine d’Angleterre. Certains renvoient à une réalité visuelle : la lys, qui se retrouve dans le drapeau, par exemple. La couleur bleue, aussi, couleur nationale, nationaliste, québécoise. D’autres sont controversés, dramatiques, comme le FLQ et les Patriotes.
Enfin, dernière catégorie, qui en dit long, par son absence relative, celle des termes d’action : lutte, liberté, combat, indépendance. Où sont donc passés les hommes qui savaient dire que la nation québécoise est en lutte ? Laplante est de ceux-là, mais bien isolé. Le combat national est-il, à cet effet, tabou ? La liberté serait-elle acquise, sous le joug anglais ?
Je me permets d’en douter.
David Litvak

