Les gens qui, comme Jean-François Lisée, oeuvrent dans le monde incestueux des médias québécois, sont très mal placés pour porter des jugements sur ce monde. Les relations que M. Lisée a nouées au fil des ans lui donnent une connaissance intime du milieu, mais constituent en même temps un facteur important de subjectivité. Il lui serait difficile de dénoncer Radio-Canada ou La Presse puisqu’il entretient avec eux une relation symbiotique.
Le 5 janvier, M. Lisée écrivait dans son blogue (Les Desmarais : un empire médiatico-bitumineux) qu’il ne fallait pas prêter toutes sortes d’intentions machiavéliques aux scribouilleurs de Gesca. Autrement dit, il ne faut pas voir de complot où il n’y en a pas.
Or, M. Lisée admet que le personnel de Gesca est embauché à condition de respecter les règles du jeu établies par Power Corporation. Alors, il est évident, ne lui en déplaise, que personne ne peut écrire systématiquement le contraire de ce qui plait à M. Desmarais dans La Presse et Le Soleil, même si une certaine quantité de notes discordantes est tolérée, pour créer une apparence d’objectivité. M. Desmarais et ses valets ne sont tout de même pas si bêtes. L’unanimité ferait ressortir avec trop de clarté le caractère nettement propagandiste de leur entreprise de presse, de leurs travaux de recherche et des autres moyens qu’ils déploient pour envahir la place publique avec leurs non-idées.
La page éditoriale est l’une des moins lues des pages de La Presse ? Peut-être, mais elle est tout de même beaucoup plus lue que les rares publications indépendantistes du Québec, comme Le Québécois ou L’Aut’ Journal. Elle est certainement beaucoup plus lue que les chroniques de Vigile. En outre, M. Lisée devrait faire l’inventaire des écrits des prétendus indépendantistes de La Presse et y chercher les propos dénonçant le régime néocolonial d’Ottawa. Il verrait que Foglia et Tremblay se tiennent à carreau la plupart du temps. Ils savent ce que le grand patron attend d’eux. Tout comme les rares journalistes d’enquête de Radio-Canada savent très bien ce qu’ils ne doivent pas chercher. Fouiller dans les poubelles de Geneviève Jeanson et de la FTQ est autorisé, mais pas dans les sables bitumineux. Guy Gendron a été relégué aux oubliettes depuis son reportage « Du sable dans l’engrenage ». N’est-ce pas un peu étrange qu’on lui préfère dorénavant Alain Gravel, qui publie ses livres chez Gesca ?
De toute façon, les manipulateurs en chef chez Power Corporation sont toujours très heureux d’embaucher des gens qui se disent indépendantistes. C’est beaucoup plus efficace que d’embaucher un fédéraliste, puisque celui-ci ne serait pas lu par le public qu’on vise par la propagande. André Pratte ne prétend-il pas qu’il a voté oui en 1995 ? Et le moralisateur patenté Patrick Lagacé n’est-il pas une espèce de faux souverainiste qui s’arrange pour dénigrer les indépendantistes dès qu’ils tiennent autre chose qu’un discours mou et servile d’acceptation de l’ordre établi ? Power Corporation est très heureuse de recruter des indépendantistes qui « ont compris ».
M. Lisée ne parle pas non plus de la censure qu’exerce Gesca en refusant de publier certaines lettres des lecteurs, surtout lorsque les arguments sont percutants. La page des lecteurs est beaucoup lue, dans les journaux, alors elle est dangereuse pour M. Desmarais et ses valets. Dans La Presse, on instrumentalise les écrits des lecteurs indépendantistes par des titres et un dosage soigneusement choisis. On publie les éditoriaux dans l’Internet, mais les répliques uniquement sur papier, deux semaines plus tard. Ces procédés et d’autres encore sont bien connus. Un grand nombre d’indépendantistes québécois peuvent en témoigner.
Grâce à leur entente secrète, Radio-Canada et Gesca ont une grande force de frappe médiatique, qui leur vient en partie de l’argent des contribuables québécois. Ils s’en servent indubitablement pour planter certaines idées dans l’esprit de leur public, par exemple en refusant de publier les analyses les plus éclairées des statistiques sur l’état du français au Québec. À la fin de 2007, dès la publication des résultats du recensement de 2006, André Pratte écrivait que le français progressait. Alain Dubuc et Lysiane Gagnon en rajoutaient. Radio-Canada aussi. Pendant ce temps, Charles Castonguay était pratiquement muselé. C’est la même chose sur la question du Rwanda, que je connais assez bien également. Robin Philpot a été trainé dans la boue par La Presse et Radio-Canada en même temps, comme par hasard. Le Conseil de presse du Québec a blâmé André Noël, mais les excuses ne sont jamais venues. Pourquoi ?
Combien d’autres preuves M. Lisée veut-il ? Pense-t-il vraiment que M. Desmarais a acheté tous ses journaux pour en faire des entreprises rentables ? Pourquoi Gesca ne publie-t-elle pas ses états financiers ? Loin de faire de l’information véritable, Power Corporation fait avant tout de la politique, et Radio-Canada aussi. Il est dommage qu’un communicateur de la trempe de M. Lisée se laisse prendre à ce petit jeu.

