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Le matin du 16 novembre
Stéphane Laporte
La Presse
dimanche 12 novembre 2006      2 messages


Le 16 novembre 1976, 8h30 du matin. C’est l’heure du cours d’anglais pour les élèves de cinquième C du Collège de Montréal. Father Paul nous fait signe de nous lever pour la prière.

Our father

Who are in heaven...

Les élèves récitent avec lui. Sauf moi. Moi, je dis le Notre Père.

Notre Père

Qui es aux cieux...

Et plus la prière avance, plus mes camarades se joignent à moi. D’abord L’Écuyer, puis Beauregard, puis Corbeil.

Donne-nous aujourd’hui

Notre pain de ce jour

Et pardonne-nous nos offenses

Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés...

Father Paul fronce les sourcils. Il ne comprend pas. Il croit que c’est un oubli. « In English, gentlemen ! »

Toute la classe continue en français.

Et ne nous soumets pas à la tentation,

Mais délivre-nous du mal

Amen

On se rassoit en se regardant les uns les autres, fiers de notre coup. Father Paul est tout rouge. Il commence à comprendre. Il nous regarde : « Why have you done that ? »

Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça. Ça été comme un réflexe. Le lendemain du 15 novembre, c’est impossible pour moi de réciter ma prière en anglais. Il y a quelque chose dans l’air. Et je ne suis même pas péquiste. J’ai 15 ans. Je ne suis rien. Je ne vote pas. Et je ne sais même pas pour qui mes parents ont voté. Ils n’ont pas voulu me le dire. C’est secret. Je sais qu’ils aiment Trudeau et Lévesque. Ils sont comme le Québec : pas faciles à suivre.

Les autres gars se sont joints à moi spontanément. Pour le défi. En une fraction de seconde, le mouvement de masse s’est créé. Et Our Father est devenu Notre Père. Comme les matins normaux. Comme les matins sans cours d’anglais.

Father Paul répète sa question : « Why have you done that ? »

Je lui réponds : « En français, s’il vous plaît. »

Il est bleu, maintenant. Je pense qu’il va me sortir du cours. Il mord sa lèvre du bas et fait un effort : « Pourquoi avez-vous fait ça ?

- Parce que le P.Q. a gagné ! »

Et la classe applaudit. Si ça se trouve, ça doit être une classe de petits fédéralistes de collège privé. Mais ce matin, tous les francophones sont péquistes. C’est comme après une victoire de la Coupe Stanley par le Canadien, tout le monde est fan du Canadien.

Beauregard crie : « Le Québec aux Québécois ! »

Et la classe répète après lui. Trente-deux petits culs qui se prennent pour Che Guevara. Qui tiennent tête au prof. Ça ne s’est jamais vu au Collège de Montréal. C’est la révolution !

Father Paul se fâche : « Quiet, please ! Quiet ! »

Le brouhaha se poursuit. La révolution ne sera pas tranquille.

Father Paul réalise qu’il n’arrivera pas à nous faire parler anglais, ce matin. Il ferme son manuel et sort. Nous, on hurle de joie. Et on se met à chanter : « Québécois, nous sommes Québécois... »

Et ça fait du bien. Comme une revanche. Il y a plein d’écriteaux qu’on ne comprend pas dans notre ville. Plein d’endroits unilingues anglais. Quand ma mère m’amène chez Eaton pour m’acheter des vêtements, il faut qu’elle parle en anglais avec la vendeuse. On est juste le 16 novembre, mais on sent déjà que c’est fini, tout ça. Que le Québec a changé.

Father Paul est de retour. Avec un tourne-disque.

« So, if you don’t want to speak in english, we’re gonna listen to music. »

Et il met le Greatest Hits de Cat Stevens sous l’aiguille. Malin, le Father Paul. Il réussit à nous faire écouter de l’anglais. On est trop contents d’écouter de la musique en classe. On n’en écoute jamais. C’est sûr, on aurait préféré Harmonium. Mais c’est un bon compromis. Chanter au lieu de parler.

Ce souvenir du lendemain de la première victoire électorale du PQ remonte à il y a 30 ans. Déjà.

Au cours d’anglais suivant, on a encore écouté de la musique. Supertramp, cette fois. Ceux d’ensuite furent bilingues. Et finalement, en janvier, Father Paul a repris le programme normal de son cours. Les révoltés s’étaient calmés. Le momentum, comme ils disent, était passé.

Le 15 novembre 1976, le Québec s’est libéré assez pour ne plus jamais ressentir le besoin de le faire davantage.

Faut-il fêter ou regretter ?

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Vos commentaires:
  • Le matin du 16 novembre
    13 novembre 2006, par JEAN-RENAUD DUBOIS

    Bonjour Stéphane,

    Quel beau texte qui fait du bien à l’âme !

    Bonne question : faut-il le regretter ? Oui et non !

    OUI : Parizeau avait raison. La stratégie des petits pas fut catastrophique !

    NON : la marche de notre peuple est lente, mais on ne peut allez plus vite que lui !

    Merci, pour cette fierté d’être.

    D’un vieux rêveur(j’espère que non) de 71 ans,

    Jean-Renaud Dubois Sainte-Adèle


  • Le matin du 16 novembre
    13 novembre 2006, par Richard Valcourt

    Pourquoi cet article n’est pas sur votre blog ?

    Censure ? ou il est ailleurs ? je ne l’ai pas trouvé ?

    Le matin du 16 novembre

    Stéphane Laporte La Presse - dimanche 12 novembre 2006


    Le 16 novembre 1976, 8h30 du matin. C’est l’heure du cours d’anglais pour les élèves de cinquième C du Collège de Montréal. Father Paul nous fait signe de nous lever pour la prière.

    Our father

    Who are in heaven...

    Les élèves récitent avec lui. Sauf moi. Moi, je dis le Notre Père.

    Notre Père

    Qui es aux cieux...

    Et plus la prière avance, plus mes camarades se joignent à moi. D’abord L’Écuyer, puis Beauregard, puis Corbeil.

    Donne-nous aujourd’hui

    Notre pain de ce jour

    Et pardonne-nous nos offenses

    Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés...

    Father Paul fronce les sourcils. Il ne comprend pas. Il croit que c’est un oubli. « In English, gentlemen ! »

    Toute la classe continue en français.

    Et ne nous soumets pas à la tentation,

    Mais délivre-nous du mal

    Amen

    On se rassoit en se regardant les uns les autres, fiers de notre coup. Father Paul est tout rouge. Il commence à comprendre. Il nous regarde : « Why have you done that ? »

    Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça. Ça été comme un réflexe. Le lendemain du 15 novembre, c’est impossible pour moi de réciter ma prière en anglais. Il y a quelque chose dans l’air. Et je ne suis même pas péquiste. J’ai 15 ans. Je ne suis rien. Je ne vote pas. Et je ne sais même pas pour qui mes parents ont voté. Ils n’ont pas voulu me le dire. C’est secret. Je sais qu’ils aiment Trudeau et Lévesque. Ils sont comme le Québec : pas faciles à suivre.

    Les autres gars se sont joints à moi spontanément. Pour le défi. En une fraction de seconde, le mouvement de masse s’est créé. Et Our Father est devenu Notre Père. Comme les matins normaux. Comme les matins sans cours d’anglais.

    Father Paul répète sa question : « Why have you done that ? »

    Je lui réponds : « En français, s’il vous plaît. »

    Il est bleu, maintenant. Je pense qu’il va me sortir du cours. Il mord sa lèvre du bas et fait un effort : « Pourquoi avez-vous fait ça ?

    Parce que le P.Q. a gagné ! »

    Et la classe applaudit. Si ça se trouve, ça doit être une classe de petits fédéralistes de collège privé. Mais ce matin, tous les francophones sont péquistes. C’est comme après une victoire de la Coupe Stanley par le Canadien, tout le monde est fan du Canadien.

    Beauregard crie : « Le Québec aux Québécois ! »

    Et la classe répète après lui. Trente-deux petits culs qui se prennent pour Che Guevara. Qui tiennent tête au prof. Ça ne s’est jamais vu au Collège de Montréal. C’est la révolution !

    Father Paul se fâche : « Quiet, please ! Quiet ! »

    Le brouhaha se poursuit. La révolution ne sera pas tranquille.

    Father Paul réalise qu’il n’arrivera pas à nous faire parler anglais, ce matin. Il ferme son manuel et sort. Nous, on hurle de joie. Et on se met à chanter : « Québécois, nous sommes Québécois... »

    Et ça fait du bien. Comme une revanche. Il y a plein d’écriteaux qu’on ne comprend pas dans notre ville. Plein d’endroits unilingues anglais. Quand ma mère m’amène chez Eaton pour m’acheter des vêtements, il faut qu’elle parle en anglais avec la vendeuse. On est juste le 16 novembre, mais on sent déjà que c’est fini, tout ça. Que le Québec a changé.

    Father Paul est de retour. Avec un tourne-disque.

    « So, if you don’t want to speak in english, we’re gonna listen to music. »

    Et il met le Greatest Hits de Cat Stevens sous l’aiguille. Malin, le Father Paul. Il réussit à nous faire écouter de l’anglais. On est trop contents d’écouter de la musique en classe. On n’en écoute jamais. C’est sûr, on aurait préféré Harmonium. Mais c’est un bon compromis. Chanter au lieu de parler.

    Ce souvenir du lendemain de la première victoire électorale du PQ remonte à il y a 30 ans. Déjà.

    Au cours d’anglais suivant, on a encore écouté de la musique. Supertramp, cette fois. Ceux d’ensuite furent bilingues. Et finalement, en janvier, Father Paul a repris le programme normal de son cours. Les révoltés s’étaient calmés. Le momentum, comme ils disent, était passé.

    Le 15 novembre 1976, le Québec s’est libéré assez pour ne plus jamais ressentir le besoin de le faire davantage.

    Faut-il fêter ou regretter ?


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    Forum Vos commentaires :

    Le matin du 16 novembre 13 novembre 2006, par JEAN-RENAUD DUBOIS Bonjour Stéphane,

    Quel beau texte qui fait du bien à l’âme !

    Bonne question : faut-il le regretter ? Oui et non !

    OUI : Parizeau avait raison. La stratégie des petits pas fut catastrophique !

    NON : la marche de notre peuple est lente, mais on ne peut allez plus vite que lui !

    Merci, pour cette fierté d’être.

    D’un vieux rêveur(j’espère que non) de 71 ans,

    Jean-Renaud Dubois Sainte-Adèle




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L’Institut de recherche sur le français en Amérique tiendra son premier colloque le 28 novembre prochain


No 274 - 2008

3 décembre 2008

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