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De tout temps, l’être humain a eu peur d’envisager la question du mal. Voltaire récuse comme « indigne d’un homme » la possibilité de débattre de la question. « La question du bien et du mal demeure un chaos indébrouillable pour ceux qu cherchent de bonne foi ; c’est un jeu d’esprit pour ceux qui disputent : ils sont des forçats qui jouent avec leurs chaînes…Mettons à la fin de presque tous les chapitres de métaphysique les deux lettres des juges romains quand ils n’entendaient pas la cause : N.L », non liquet, cela n’est pas clair. »
Les limites de la réflexion philosophique
Certains philosophes ont tenté de solutionner, uniquement par la raison, la délicate question du mal. Cette tentative, quoique louable, a souvent ajouté au scandale en réduisant le mal à des idées, à des concepts. Or, le mal, dans l’espace concret de nos vies humaines, n’est pas une réalité abstraite.
Devant le mal concret, visible, celui de tous les jours, l’homme cherche cependant une possible explication. Pour certains, le mal est une pièce du puzzle humain. Il est là pour montrer que le bien et l’ordre peuvent triompher dans la nature. Il est le pôle négatif qui fait mieux voir le pôle positif. Cette attitude d’apaisement explique moins qu’il ne console. Le mal, pour d’autres, n’a pas sa raison d’être dans le monde. Il engendre la révolte. Il est négation, absurdité. Dieu en est quasiment l’auteur. A leurs yeux, ce Dieu masochiste n’est plus le grand horloger du monde, mais un véritable monstre qui s’amuse à torturer sa créature.
D’autres philosophes voient donc le monde un état d’inachèvement, d’imperfection. Le mal n’est pas une réalité ; il n’est que la privation de ce qui est dû à cette réalité pour qu’elle soit elle-même. Par son effort seul, l’homme arrivera, par sa technique, à triompher du mal. Reste, au terme de la vie, le scandale par excellence de l’inachèvement qu’est la mort. Certains courants philosophiques évitent de traiter du sujet ; d’autres règlent la question en prônant rapidement un nihilisme qui les arrange jusqu’à un certain point, mais ne les réconforte guère. Bref, les philosophes ont tous, plus ou moins abordé le problème du mal. Leurs réponses demeurent bien plus des interrogations que des réponses.
La foi chrétienne face au scandale et au mystère du mal
Le mal est ce qui heurte notre conscience humaine. Personne n’arrive à le comprendre – la solution est impossible à trouver – et personne n’arrive à l’aimer – il est donc un scandale. Le mal sert souvent à nier l’existence de Dieu, car si le mal et la souffrance existent ainsi, il n’est pas possible que Dieu soit. Toutes les tentatives pour innocenter Dieu mènent souvent à un cul-de-sac.
Le mal, pour un chrétien, ne peut être présenté comme un moyen de faire ressortir le bien. Pour un mieux être de l’humanité future. Ainsi, certains romanciers modernes, - je pense à François Mauriac - voient dans la souffrance un moyen utilisé par Dieu pour le bien de ses créatures. Certains vont jusqu’à l’imiter et dire : « Dieu éprouve ceux qu’il aime. » Mais, ils sont scandalisés si parfois Dieu les prend aux mots.
La thèse du malheur châtiment permet à bien des chrétiens de régler rapidement la question du mal. Un tel a commis telle faute. Dieu l’a puni en le faisant mourir dans un accident de voiture. Il l’a bien mérité. Un viaduc s’écrase sur cinq personnes, quatre meurent dans la catastrophe. Une en sort indemne. Elle s’agenouille et remercie Dieu de l’avoir protégée. Et les autres, Dieu les a écrasées ?
Pour d’autres, enfin, le mauvais usage de la liberté de l’homme est la cause du mal dans le monde. Affirmation valable, mais jusqu’à un certain point. L’égoïsme humain est responsable de bien des maux humains, mais devant certaines réalités inexplicables, la conscience humaine continue de protester.
Le chrétien, même le philosophe, doit cesser de chercher à tout prix en Dieu la justification du mal. Même à l’intérieur de la foi chrétienne, il n’y a pas d’explication du mal, une fonction ou une finalité du mal. Dieu, en s’incarnant dans le monde, n’a pas expliqué l’inexplicable. Il n’a pas répondu à la question du mal. Car le mal n’est pas fait pour être compris mais pour être surmonté et combattu.
La foi chrétienne donne un sens au non-sens du mal et de la souffrance. Puisque la vocation de l’homme est d’entrer dans la vie même de Dieu qui n’est qu’amour, aucun atome d’égoïsme ne peut subsister où il n’y a que l’Amour. Le Christ du Vendredi saint, pendu à la Croix fabriquée par les mains des hommes, n’explique pas la souffrance mais il la prend tout entière sur lui, par un don total de sa personne à l’humanité. Le Christ n’a plus rien. Il donne tout. Il est ce qu’il est : don total.
Pour être à Dieu, l’homme doit cesser d’être tourné vers lui-même. Pour ne plus être à lui-même et tourné vers lui-même, il doit s’arracher à lui-même. Voilà la plus grande des souffrances. La mort sera l’ultime déchirement. L’homme cessera de posséder et d’engranger pour tout abandonner et se donner à celui qui est don total pour sa créature, qui n’est qu’Amour pour elle. Dans cette perspective, la souffrance est salvatrice. En se donnant totalement par Amour pour les hommes, le Christ en croix, donne la voie à suivre. Ce chemin répugne à notre conscience. Elle est la seule voie qui sauve et délivre. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ».
Aujourd’hui, le Christ prend toujours corps parmi nous. Il demande le don de tous pour surmonter le mal qui fait toujours scandale dans le cœur humain. Elie Wiesel, survivant d’Auschwitz, montre, dans un de ses livres, comment le scandale du mal peut-être surmonté. « Les S.S. pendirent deux juifs et un adolescent devant les hommes du camp rassemblés. Les hommes moururent rapidement. L’agonie de l’adolescent dura une demi-heure. « Où est Dieu, où est-il ? » demanda alors quelqu’un derrière moi. Comme l’adolescent se débattait encore au bout de la corde, j’entendis un homme appeler à nouveau : « Où est Dieu maintenant ? » Et alors j’entendis une voix répondre en moi : Où est-il ? Il est ici…Il est pendu au gibet… »
Le monde chrétien regorge d’hommes et de femmes qui ont suivi l’exemple du Christ crucifié. Il y aura toujours des hommes et des femmes ivres du Dieu qui n’est qu’Amour. Il ne sera cependant jamais facile de passer par cet abandon déchirant pour offrir aux autres, le don total de sa vie. Cette explication du mal n’en est pas une : elle demeure un mystère. Le scandale n’est pas évacué. Il n’est que surmonté dans la conscience de ceux qui ont décidé d’aimer sans réserve.
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Cela me rappelle le début d’un poème bouddhique :
“Tout est souffrance,
Mais le souffrant n’est pas.”
La source de la souffrance, donc, son fondement, c’est la fausse conception de soi, c’est de croire que l’on est le corps, illusion que Jésus dissipe par sa résurrection, car il faut se poser la question suivante : Où était Jésus entre le moment de la mort de son corps et sa résurrection ? La réponse est qu’il était en esprit. D’où sa salvation, car il nous sauve de la fausse conscience voulant que l’on soit le corps. Cette fausse conscience, c’est la source du mal et du péché. A contrario, le suprême bien, la rédemption, la véritable connaissance, se fonde, s’ancre, se déploie sur le fondement de cette conscience, celle de la nature spirituelle de l’être. C’est là la sens de la résurrection.
La résurrection, ou plutôt, l’autorésurrection, n’est pas un phénomène exclusif au Christ. C’est, de toute évidence, une expérience très rare, mais il y a, plus récemment, un équivalent, dans la résurrection de Shirddhi Sai Baba, mort le 16 août 1886, puis réssuscité trois jours plus tard. La différence, c’est que Shirddhi n’a pas été tué, mais il a, apparamment, quitté son corps, tandis que Jésus, lui, comme on le sait, a souffert d’une mort violente. Quoique moins spectaculaire, la résurrection de Shirddhi fait montre d’un pouvoir spirituel plus grand, car il a quitté son corps, puis l’a reprit. Il est par ailleurs parti le même jour que la mort de Ramakrishna, le 16 août 1886.
Joyeuse Pâques,
DPL

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