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Le jardin de l’Homme
Réflexions sur notre politique alimentaire
Dominic Desroches
Collaboration spéciale
jeudi 25 octobre 2007      604 visites


« Et nous considérons l’autarcie comme un grand bien, non pas qu’il faille absolument chercher à se contenter de peu, mais enfin que, si nous ne disposons pas éventuellement de beaucoup, nous nous contentions de peu, fermement convaincus que ceux-là jouissent le plus de l’abondance qui ont le moins besoin d’elle. Convaincus aussi que tout ce qui est naturel est facilement accessible, mais que ce qui est vain est difficile à obtenir »
Épicure

***

L’homme vit dans une maison qui lui permet de se reposer après le travail. Il peut, s’il le veut, faire de sa maison une demeure accueillante et ouverte, sensible à son avenir. Derrière la maison, l’homme cultive un jardin afin de subvenir à ses besoins. Là où il y a des hommes, on trouve un jardin, qui est le lieu de la culture dans la proximité. Comme parcelle de terre aménagée et délimitée, le jardin appartient à ceux qui le cultivent et l’entretiennent dans le respect des règles de la nature. Ceux-ci ont-ils besoin de tout ? Non, car on ne mange jamais pour manger, mais pour vivre : la nourriture, produite par la nature, nous permet d’habiter en elle. Le jardin propose ainsi un idéal de responsabilité et de vie, celui d’une vie conforme à la nature.

De la nature à l’âge de la surconsommation

Cependant, le travail, la spécialisation et les chaînes de montage ont séparé l’homme de son travail agricole. Le travail est devenu production et profit, sans égard à la nature. Un des effets de la modernité n’a pas été le passage de la terre au jardin, qui date des débuts de l’histoire de l’homme, mais le passage des marchés publics aux supermarchés. Au sens large, une aliénation s’est depuis développée pour parler avec Marx : le produit a cessé d’appartenir aux producteurs et aux consommateurs, car les supermarchés ont abandonné leurs tablettes aux produits les plus rentables, lesquels ne sont pas toujours les moins chers ni les meilleurs. Ainsi s’est mis en place un système de concurrence favorisant, contre la sauvegarde de l’environnement, l’emballage et le transport des denrées. Ici, pour mieux comprendre le jardin contemporain, il convient de dire un mot sur l’histoire des supermarchés.

Inventés aux Etats-Unis durant la décennie 1960, les supermarchés ont littéralement pris d’assaut la planète. Cette explosion de la vente en gros a mis à mal les petits producteurs vendant, le plus souvent, aux petits marchés. Loin de favoriser la qualité et l’équitable, les gros joueurs n’avaient qu’un seul but en tête : vendre toujours plus en s’appropriant la part du lion. C’est ainsi que, depuis une trentaine d’années, l’agriculture a connu une évolution très discutable : augmentation de l’exploitation, augmentation de la pollution (pesticides, transports, emballages), recrudescence des maladies, arrivée des organismes génétiquement modifiés (OGM), disparition des petits joueurs au profit des géants, pression intenable sur les producteurs locaux, instabilité des prix, etc. Cependant, nous commençons à mieux comprendre la situation mondiale et la tendance – s’agit-il seulement d’une mode ? - est au retour vers l’agriculture naturelle et locale.

Agriculture locale, travail et autarcie

Aujourd’hui, en effet, nous assistons à une prise de conscience globale et nous voyons d’un autre œil les supermarchés. Nous avons compris que le marché actuel est contrôlé par quelques géants, que les règles en vigueur favorisent les gros joueurs et que ce sont, en bout de ligne, les producteurs locaux, l’économie locale et les consommateurs qui perdent à ce jeu. Trop souvent encore, les géants de l’alimentation récupèrent les initiatives locales et ajoutent plus de pression sur les marchands locaux.

Mais heureusement, à l’intérieur même des lois du libre-échange nord-américain, se développe de plus en plus au Québec un retour passionné pour les produits du terroir. Friands de cuisine originale, de cuisine authentique et de mets gastronomiques (souvent popularisés par certaines émissions de télévision), de nombreux Québécois, faisant un pas en avant, s’intéressent davantage à leurs produits. Ce n’est pas parce qu’ils sont épris de luxe ou qu’ils veulent se distinguer, mais parce qu’ils veulent redécouvrir le goût et les saveurs des aliments. Qu’on pense entre autres aux bières artisanales, aux cidres et aux vins, aux produits de l’érable, aux fromages d’ici, aux légumes et fruits du Québec pour s’en convaincre. Associée à la mode du naturel, du « biologique » et du commerce «  équitable », l’agriculture locale reprend de la vigueur en se démarquant de plus en plus de ses concurrentes. Mais pourquoi donc encourager encore davantage nos producteurs d’ici ? Acheter québécois, est-ce priver les Mexicains ou les Américains de travail ?

La réponse est non. Il y a plusieurs avantages à acheter les produits d’ici, non pas contre les autres, mais d’abord pour nous-mêmes : quand nous le faisons, nous encourageons nos économies locales, nous développons nos produits, nos créneaux et nos réseaux, nous nous assurons de la qualité et, en retour, nous devenons plus autarciques, c’est-à-dire que nous dépendons moins des produits des autres pays et que nous sommes moins vulnérables aux fluctuations du marché. L’auto-suffisance, ce n’est pas un défaut, c’est une qualité, un signe de richesse. Si les consommateurs sont mieux informés et s’informent par eux-mêmes sur les effets pervers de la mondialisation, cela ne peut qu’aider les marchés publics qui distribuent les produits locaux.

Choix, goût et fraîcheur

Les raisons de bouder les supermarchés sont nombreuses. Pour le bien de cet article, nous nous limiterons à trois : le choix, le goût et la fraîcheur. Nous présenterons ici des raisons relatives aux produits eux-mêmes. Ensuite, nous regarderons le marché public dans un cadre plus global, c’est-à-dire le cadre environnemental.

Premièrement, au marché public, le choix est à l’honneur. En effet, non seulement y a-t-il plus de produits, mais le choix s’opère entre les produits locaux. Ainsi, ce sont les producteurs locaux qui gagnent. Avoir le choix signifie qu’il y a au moins deux possibilités. Qui doit choisir entre des pommes Mac Intosh et des Empire ramassées ici avantage nécessairement le marché québécois de la pomme ; son choix, quel qu’il soit, aide nos vergers, notre économie et assure la qualité Québec.

Secondement, au marché public, le goût est déterminant. En effet, non seulement peut-on goûter les produits qui y sont vendus, mais ceux-ci ont plus de goût, ce qui permet le raffinement, car ils ne sont pas transportés ou suremballés. Le goût ne vient pas avec le nom de la compagnie ou le prix, encore moins avec l’emballage : il est le résultat d’une culture et d’un lieu. Le mot goûter d’ailleurs, du latin gustus, signifie apprécier par les sens. Cela implique qu’il est impossible de goûter sans avoir un intérêt pour l’aliment lui-même. Plus on développe les goûts, plus on se raffine, plus on cherche la qualité, l’authenticité et l’origine du meilleur produit. Loin d’être l’apanage exclusif de la haute société, des gens riches et de l’ancienne bourgeoisie, le goût se développe désormais dans toutes les sphères de la société. Le contraire du goût, c’est la consommation rapide ; le mot consommation vient de consumare, qui signifie brûler. Consommer, c’est refuser de vivre une expérience qui, reposant sur les 5 sens, peut modifier notre avenir. S’il faut brûler des calories, il est toujours préférable de choisir les aliments qui les comportent, ce qui est relève de la culture du goût.

Troisièmement, au marché public, la fraîcheur n’est pas négociable. En effet, non seulement n’est-il pas question d’accumuler les produits dans des caisses, mais de présenter des tablettes qui regorgent de produits frais du jour, des fruits ou des légumes récoltés quelques heures avant leur mise en étalage. Si l’on veut cuisiner durant la journée, il importe d’acheter ses produits au marché. La fraîcheur, ce n’est pas un caprice de chef, c’est la condition sine qua non du repas de qualité et apprécié par tous les convives d’un banquet.

L’agriculture biologique et équitable contre la production d’OGM

Si on élève le regard et que l’on s’intéresse au modèle de production, l’on renoncera volontiers aux attraits des supermarchés. Car ceux-ci, loin de valoriser la qualité, optent pour la quantité. L’idée de base du supermarché est assez simple : elle consiste à vendre plus afin d’accumuler les bénéfices. Pour y arriver et écraser toute concurrence, les grandes chaînes ne reculent devant rien : elles se transforment en pharmacie, en tabagie, en boulangerie, en boucherie, en épicerie, en Société des Alcools… Dans ces conditions, elles acceptent les produits qui assurent le maximum de profit, surtout ceux qui sont fortement publicisés ou ceux qui sont esthétiquement attirants. Ainsi a-t-on vu l’arrivée des OGM, non pas pour résoudre la crise de famine en Afrique, mais plutôt pour vendre aux consommateurs rapides des produits « parfaits » de couleurs et de forme.

Si nous savons que certaines compagnies contrôlent la production et jouent avec la nature au mépris des risques que cela comporte pour l’avenir, la responsabilité exige que l’on se détourne de ces géants de l’alimentation. Contre les laboratoires de génétique, il convient de valoriser dans la mesure du possible les agricultures naturelle, biologique et équitable. Les aliments naturels, bien qu’imparfaits en forme, servent parfaitement bien les fins de l’homme. Les aliments arborant une véritable certification biologique, bien qu’ils soient parfois plus chers, permettent de s’opposer aux mensonges d’une mondialisation injuste. Et les produits équitables, s’ils sont développés dans le respect du principe et des règles de justice, y compris dans les champs du Québec, viennent montrer que les petits consommateurs, aussi petits soient-ils, ont un certain poids dans une économie capitaliste plus sauvage que respecteuse de la culture.

La recette des marchés : discuter et partager des valeurs

Un dernier point devrait convaincre le lecteur sceptique de l’urgence de se tourner vers les marchés publics : l’avantage de la communauté, de la coopération et de la solidarité. En effet, contre un magasinage anonyme, individualiste et hyperconsommateur, les marchés publics proposent une autre expérience des courses. Dans un marché public, l’intérêt n’est pas simplement économique, il est aussi à la discussion et au partage. D’ailleurs, s’il y a une chose qui manque cruellement aux Québécois depuis la disparition des rencontres sur le parvis des églises, c’est la discussion avec l’autre. Cependant, des empêcheurs de tourner en rond répliqueront que le but des discussions est de vendre ! Et oui, il se peut que le marchand parle pour vendre. Or, en retournant l’argument, on demandera si le supermarché, fort de sa stratégie publicitaire, veut vendre  ? La différence, c’est qu’au marché, qu’il soit en plein air ou non, les valeurs d’entraide et de solidarité trouvent une expression forte et rassurante. Pour le dire en termes simples : le marché public, c’est un peu le meilleur de la campagne dans la ville.

Derrière les jeux de mots...

En terminant, il faut avouer que les marchés publics ne résoudront pas tous les problèmes alimentaires des Québécois. Et si un ancien politicien a peur du mot « protectionnisme » et parle plutôt d’ « autosuffisance », on ne peut rien y faire. L’idée de fond reste la même : il faut, dans le respect des règles économiques, acheter plus souvent les produits que nous développons nous-mêmes. En clair : il ne s’agit pas de fermer les frontières aux bananes ou aux oranges, mais d’ouvrir nos sacs à nos pommes  ! Les Québécois ne sont pas plus idiots ni protectionnistes que les Danois, les Allemands ou les Japonais : comme eux, ils ont grand intérêt à aller de l’avant en retournant au marché pour encourager leurs concitoyens. Si le marché public, qui demeure avant tout un lieu de vente, assure un lien concret entre les régions et les villes, entre les agriculteurs et les citadins, n’a-t-il pas lieu de se réjouir ? Nos tables et nos restaurants en profiteront. Car l’action juste se trouve plus que jamais dans le choix du petit, du fragile et du vulnérable contre les haut-parleurs du discours dominant, c’est-à-dire les géants qui ont un budget et une stratégie publicitaires impossibles à concurrencer. Aller au marché donc, ce n’est pas revivre la nostalgie des années 1970 ni produire de l’idéalisme, c’est défendre la culture, protéger l’environnement, participer à l’essor des économies locales, tout en faisant preuve d’un sens aigu de solidarité.

Dominic DESROCHES
Département de philosophie
Collège Ahuntsic

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