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Le Frère Untel n’est plus. Jean- Paul Desbiens est mort dimanche à l’âge de 79 ans. Ce nom ne dira pas grand-chose aux plus jeunes. Mais tous ceux qui ont vécu la Révolution tranquille s’en souviennent comme d’un courageux pionnier.
Frère mariste, enseignant à Chicoutimi, le frère Pierre-Jérôme est devenu une vedette en 1959 en faisant publier sous son pseudonyme, dans Le Devoir, des lettres dénonçant la piètre qualité de la langue parlée et enseignée au Québec, de même que la chape de plomb que faisait peser la hiérarchie religieuse sur la province. " Autant de coups de tonnerre dans le ciel lourd d’un Québec au bord du grand orage ", raconte Jacques Hébert, qui publia ses chroniques aux Éditions de l’Homme sous le titre Les Insolences du Frère Untel.
Les choses que disait Jean-Paul Desbiens, quelques audacieux les disaient déjà. Toutefois, personne n’écrivait comme lui. Non seulement était-il particulièrement incisif (" J’écris à la hache "), mais il maniait brillamment la caricature et l’autodérision. De plus, il était libre penseur dans un milieu- le clergé- particulièrement hostile à la contestation. " On sent un homme qui parle, et c’est ce qui nous rejoint, avança André Laurendeau pour expliquer le succès phénoménal du livre. Des propos plus académiques et mieux surveillés laisseraient le lecteur indifférent. Lui nous devient vite très proche : c’est un don. Il éveille la sympathie. On l’aime. "
Relus presque 50 ans plus tard, les textes du Frère Untel sont évidemment, à plusieurs égards, démodés. Ce n’est cependant pas le cas de ses pages sur le français des jeunes, de la télévision, de l’école, qui pourraient presque avoir été écrites aujourd’hui. Par exemple : " Le joual est une langue désossée : les consonnes sont toutes escamotées. (...) On dit : chu pas apable, au lieu de : je ne suis pas capable ; on dit : l’coach m’enweille cri les mit du gôleur, au lieu de : le moniteur m’envoie chercher les gants du gardien, etc. "
En 1959, Jean-Paul Desbiens attribuait la piètre qualité du français québécois à notre sous-développement : " Notre inaptitude à nous affirmer, notre refus de l’avenir, notre obsession du passé, tout cela se reflète dans le joual, qui est vraiment notre langue. " Il souhaitait que l’État intervienne pour faire respecter la langue française, par exemple dans l’affichage commercial. Une quinzaine d’années plus tard était adoptée la loi 101. Depuis, aucun doute, le français se porte beaucoup mieux au Québec. Mais tous sont à même de constater, comme l’ont fait les États généraux sur la situation de la langue française, que la qualité a été " la grande oubliée de la politique linguistique ".
Pourtant, il ne s’est toujours pas produit grand-chose à ce chapitre. Peut-être parce que c’est un domaine où, hors des écoles, l’État a peu de prise. Jean-Paul Desbiens disait que nous faisions face à un " problème de civ
ilisation ". C’est encore vrai aujourd’hui. Il faudrait, pour en venir à bout, non pas des lois et des règlements mais un colossal effort collectif. La langue québécoise serait belle si les Québécois le voulaient. Avons-nous cette volonté ? C’est loin d’être sûr. Trop souvent, nous répondons à ceux qui nous sermonnent à ce sujet ce que rétorquaient ses élèves au Frère Untel : " Pourquoi se forcer pour parler autrement, on se comprend. "

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