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Réplique à André Pratte
Le fédéralisme bien compris
Sylvain Maréchal
Tribune libre de Vigile
mardi 16 décembre 2008      419 visites


Autour de l’éditorial d’André Pratte du 11 décembre 2008 (*).

***

Il est assez étonnant pour un souverainiste de constater le désarroi du porte-parole des fédéralistes au Québec, convaincu de la domination dans la province d’un cadre de pensée souverainiste qui serait l’héritage du Parti québécois. Car les souverainistes ont plutôt, pour leur part, l’habitude de penser exactement le contraire. Si bien que l’on en vient à se demander si André Pratte ne se complairait pas un peu trop dans le rôle de la victime (imaginaire).

Quoi qu’il en soit, il ne va jamais sans malaise de se reconnaître dans le point de vue de son adversaire idéologique (je me réfère ici à mon propre désarroi, croyant voir l’idéologie fédéraliste gagner du terrain au Québec). C’est une expérience au premier abord assez troublante. On trouve cet adversaire bien ridicule mais celui-ci nous renvoie, malgré nous, notre propre image comme en miroir. L’effet est tel qu’on en vient à se demander si l’on n’est tout simplement pas imbécile. À moins de croire que nous ayons encore affaire à la vieille querelle du verre à moitié vide et à moitié plein, ce qu’on ne peut exclure.

En réalité, la confusion idéologique et l’immobilisme sont tels que nous finissons par ne plus y voir clair. Les souverainistes se paient désormais le luxe de ne pratiquement jamais utiliser le mot « souveraineté » alors que les fédéralistes se font les champions de la « stature » du Québec sur la scène internationale, sans toutefois prendre la peine de se demander s’ils en ont les moyens véritables. La population québécoise demeure quant à elle confortablement indécise.

***

Malgré tout, André Pratte est fermement convaincu que le cadre de pensée souverainiste domine la scène politique québécoise. Il déplore par exemple le fait que Jean Charest, dont nul ne songerait sérieusement à contester l’adhésion au fédéralisme, se meuve dans ce cadre de pensée lorsqu’il se fait le porteur du discours des « intérêts du Québec », faisant référence en particulier à ses déclarations récentes relatives à la culture, domaine dont l’importance pour le Québec ne devrait échapper à personne.

Ne faut-il pas être véritablement attaché au fédéralisme pour en arriver à craindre de voir le Québec mettre une trop grande vigueur dans la défendre de ses propres intérêts ? N’est-il pas pathétique de voir André Pratte réprimander le premier ministre du Québec, un des plus fédéralistes qui soient, au sujet de sa défense (pour le moment strictement de l’ordre du discours) des « intérêts du Québec » ? Pathétique ou non, l’éditorialiste en chef de La Presse prend son rôle au sérieux : n’est-il pas l’un des plus grands ténors du fédéralisme au Québec ?

C’est que, figurez-vous, l’adhésion au fédéralisme, en elle-même, ne semble pas suffisante : il faudrait y mettre un peu plus de cœur ! Il faudrait être vraiment, mais alors vraiment, fédéraliste ! Car le fédéralisme est tel un dieu impitoyable, il demande à être nourri de nos faveurs et ne désire rien tant qu’être adoré pour lui-même. Il nous faudrait comprendre qu’en fin de compte le prix à payer pour être du bon bord - celui de la Vertu, de la Tolérance, de la Raison - n’est jamais trop grand ! Le fédéralisme à la canadienne n’est-il pas cette idéologie miracle, ce creuset fabuleux où se dissolvent toutes les contradictions, qu’elles soient politiques, culturelles ou nationales ? Le Canada n’est-il pas ce laboratoire immense où l’avenir du fédéralisme se dessine au grand jour ? Le Canada n’est-il pas le fédéralisme se faisant chair et os pour le bien de l’Humanité ? En somme, le sacrifice de quelques uns de nos intérêts
- y compris les plus chers - pour cette noble et grande cause, seul devrait nous animer.

***

La rhétorique fédéraliste est généralement une mécanique subtile où le Canada et le Québec sont constamment mis et pesés dans la balance. En apparence, le pragmatisme et le bon sens dominent. Les fédéralistes québécois se font un plaisir de nous rappeler que l’on peut sans mal « être à la fois Canadien et Québécois ». On peut même sans trop de difficulté admettre l’existence de la nation québécoise (Stéphane Dion se permettait récemment de dire qu’il était aussi nationaliste que Gilles Duceppe). Il va sans dire que cette rhétorique de l’équilibre et de la complémentarité se traduit forcément, implicitement, par un poids plus grand attaché au Canada, conçu comme seul vecteur de cette possibilité. Il ne peut en être autrement puisque c’est le Canada lui-même qui permet que cet « équilibre » existe. Mais il s’agit en réalité de dépassement plus que d’équilibre : l’identité canadienne dépasse (ou englobe) l’identité québécoise. En ce sens, l’allégeance canadienne est fondamentale puisqu’en définitive c’est celle-là même qui permet au fédéralisme, conçu comme l’armature de ce pays, de se déployer librement.

Par ailleurs, l’idéologie fédéraliste se voit parée de toutes les vertus, ainsi que l’identité canadienne qui la supporte. On évoquera quelquefois une certaine supériorité morale. Or il est bien difficile d’être contre la vertu ; aussi ne faut-il pas sous-estimer la force de cet argument dans la justification de l’adhésion au fédéralisme et, à travers lui, au Canada. On a souvent, de notre point de vue, tendance à penser que cette adhésion n’est pas porteuse de rêves. Je crois qu’il s’agit d’une erreur : l’adhésion au fédéralisme ennoblit et transporte, d’une certaine manière, ceux qui le défendent.

***

Il peut cependant arriver que cette subtile mécanique se montre sans fard. On parlera alors de « fédéralisme assumé ». C’est d’ailleurs le cas lorsque les intérêts du Québec paraissent prendre le pas, ne serait-ce que dans l’ordre du discours, sur la défense du fédéralisme. C’est dans de telles situations que la rhétorique fédéraliste se fait davantage transparente et que deviennent clairement visibles les véritables enjeux politiques au Québec.

Selon cette optique, le Québec ne peut aspirer qu’au statut de province et la notion même d’état autonome lui est inadmissible. Le Québec n’a d’espoir et d’intérêt véritable que dans le moule canadien. C’est le Canada fédéral qui lui a donné naissance, qui l’a vu s’épanouir et qui lui permet encore d’exister pleinement. Le Québec est un fier rejeton du Canada.

Nulle part ailleurs que dans cet éditorial de Pratte ces enjeux ne s’affichent avec la plus grande clarté : les intérêts du Québec sont subordonnés à la défense du fédéralisme. Pour le dire autrement, la défense du Canada, en tant qu’incarnation de l’idéologie fédéraliste en nos terres, est le principal enjeu de la lutte politique au Québec. Dans la poursuite de cet objectif, Pratte a le mérite d’être clair. Tenons-nous le pour dit.

Sylvain Maréchal
15 décembre 2008

(*) André Pratte, « La vraie victoire du PQ », La Presse, 11 décembre 2008.

En complément, voir également les réactions entourant la sortie du livre «  Reconquérir le Canada » en novembre 2007.

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —




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