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Le déclin de la culture française
André Savard
Chronique d’André Savard
mardi 25 décembre 2007      662 visites      1 message


La nouvelle a été sur toutes les lèvres depuis que le magazine Time en a fait l’annonce : la culture française décline. La littérature française n’a plus d’impact, quasiment nulle en littérature, guère plus, tout bien pesé, que son théâtre ou son cinéma. Et l’article énonce son verdict. La culture française décline car elle est désormais indigne d’intérêt.

Le Time magazine a aussi fait ample écho au cours de l’année à la fameuse scène lors du Miss America Pageant. On a demandé à une concurrente, miss Upton, comment se faisait-il que les Américains, dans leur vaste majorité, étaient incapables de situer les Etats-Unis d’Amérique sur une carte.

“C’est sans doute parce qu’ils n’ont pas de carte”, a-t-elle répondu.

On pourrait ajouter au commentaire de la belle madame Upton : “S’ils jugent indignes d’intérêt de situer leur pays sur une mappemonde, ils ne doivent pas trouver d’énergie supplémentaire pour apprécier la culture française.”

Le Time note que la culture française ne trouve pas preneur et qu’elle n’est pas traduite. Le point de vue de l’auteur de l’article est simple. La culture française d’aujourd’hui est moins bonne et moins universelle que la culture anglaise. Elle cède donc sa place à la nouvelle grande culture de notre temps.

Au Québec où se recrute, selon la légende, tant de champions de la culture française, l’article du Time n’a pourtant pas reçu mauvais accueil. On a entendu des commentaires comme celui-ci : Y a-t-il un auteur aussi bon que Stephen King ou Connelly chez les Français ? Et on s’est empressé de répondre à la question sans s’interroger sur la question elle-même.

Pourquoi Joseph Connelly et Stephen King sont-ils les points de référence ? Ils produisent dans deux catégories, l’horreur et le policier. Ce sont deux catégories qui servent de moteur à la production culturelle. Aujourd’hui, littérature, cinéma et jeux vidéos font tous partie du même univers, celui de la production culturelle.

L’histoire doit entraîner suffisamment pour séduire et on s’oriente d’après les goûts du public. On évalue le concept, la courbe dramatique qui doit atteindre sa cible en un crescendo modulé au quart de tour. Si l’imagination est la bienvenue, c’est en autant qu’elle se soumette à ce principe : “Partir toujours du cliché pour mieux s’en éloigner”.

La production culturelle se déploie dans des horizons bien définis : le futurisme, la sorcellerie, l’enquête, et les films dits sentimentaux. On n’exploite pas un créneau avant de s’être assuré qu’il soit déjà doté de signification forte auprès de la masse.

Tout ceci se passe de préférence en anglais quoique la règle s’universalise dans toutes les langues. Aujourd’hui la culture est une pratique industrielle. L’article du Time parle du déclin de la culture française. Il aurait été plus juste de parler d’un déclin de la culture dans le vieux sens du terme.

L’article du Time évoque l’influence de jadis de grands bonzes français comme Jean-Paul Sartre. Il faudrait ajouter que si Jean-Paul Sartre était un inconnu contemporain qui soumet un roman comme La Nausée, on lui demanderait probablement de retravailler le manuscrit.

Jean-Paul Sartre se verrait expliquer que son roman est inefficace faute d’avoir élucidé dans quelle catégorie il entre, son public cible et faute d’un personnage auquel un lectorat spécifique puisse s’identifier. Jean-Paul Sartre répondrait : “Je viens d’écrire un drame existentiel”. On lui répondrait que cette catégorie n’existe pas. Où est l’enquête ? Si le héros a la nausée, ne devrait-il pas faire de la cause de l’infection le moteur de l’action ?

On ne peut pas faire un roman avec quelqu’un qui a mal au coeur, lui dirait-on. Pourquoi la clientèle s’identifierait au héros nauséeux, une contradiction en soi, demanderait-on à Jean-Paul Sartre aujourd’hui. Il faut un enjeu, un coupable, une victime.

Jean-Paul Sartre répondrait que l’enjeu c’est l’existence où la partie est jouée d’avance. Alors si c’est joué d’avance et qu’il n’y a pas un coupable à trouver, pourquoi le lecteur se taperait-il toutes les pages du livre, côté pair et impair, pourquoi alors que le multimédia lui fournit de bonnes histoires avec une enquête, des parcours architecturé qui permettent de prévoir le temps que ça prendra pour collectionner tous les indices ?

Jean-Paul Sartre ne passerait pas. De même, aux États-Unis des auteurs comme Faulkner et Dos Passos auraient bien du mal à convaincre. Aucun de ces auteurs n’a conçu ses livres pour en faire un produit qui fonctionne auprès d’un public cible.

L’article du Time constate qu’il se publie des milliers de livres en France. S’ils sont piétinés en aussi grand nombre n’est-ce pas en raison d’une perception collective de plus en plus focalisée, habituée à ruminer à l’intérieur de certaines bornes ? Bien des écrivains du XIXe siècle blâmaient leurs contemporains confits dans leur moralité rigide et leurs bondieuseries. Les désapprobations du public d’aujourd’hui ne se font plus au nom de Dieu. Elles sont prononcées au nom de l’efficacité universelle du produit.

Autant on parlait de la censure au XIXe siècle, autant le bavardage est incessant à présent. Mais cette parole se rapporte presque exclusivement à ce qui se singularise par le succès, c’est-à-dire la machine culturelle dans son horizon de production ordinaire. Si le cinéma français est mal en point malgré d’excellents titres, c’est parce qu’on assiste à la disparition du cinéma d’auteur.

À partir du moment où “on part du cliché pour mieux s’en éloigner”, cela implique que l’action se situe dans un cadre dont la puissance d’évocation est bien assise dans les cerveaux. Tout le monde connaît le CIA ou le FBI. Si on fait un scénario mettant en scène une personne faussement accusée et qui doit prouver son innocence, qu’il soit tourné à Montréal ou dans le Vermont, la post-production fera en sorte que le décor soit celui de Los Angeles ou de Chicago.

Tous les publics du monde sont habitués à cet univers-là et, comme consommateurs, ils ont le droit de réclamer le confort des terrains connus. La culture française a atteint son apogée quand il était admis que la culture trouvait sa véritable expression dans des individualités. Ce genre de culture existe encore dans la mesure où elle peut trouver le soutien des circuits universitaires ou académiques.

Un élément très important de l’appréciation de la culture a à voir avec l’obligation sociale de parler de ce qui est susceptible d’intéresser la masse ou d’intéresser des clientèles cibles. Les journalistes, les professeurs, tous sont payés pour avoir l’obligation de parler de ce qui se produit dans leurs catégories. On parle donc beaucoup au sujet des bons créneaux.

Sans une culture du silence il y a beaucoup de livres que nous sommes plus en mesure de goûter.

Il faut noter que le prototype de sensibilité a changé depuis trente ans et que cela touche aussi le cinéma. À force d’être hyper-stimulé, le public a perdu des façons plus subtiles de percevoir. On a fait une expérience par exemple en présentant de vieux films de Jean-Luc Godard à de jeunes publics de vingt à trente-deux ans. Tous habitués aux jeux vidéo, aux sonogrammes qui signalent les bons coups dans les joutes, aux trames sonores des films, plusieurs se dirent effarés par les silences utilisés par ce cinéaste.

C’est dans ce contexte de surstimulation que le Time annonce le déclin de la culture française. L’auteur de l’article a presque l’air de s’en féliciter comme si après la dinde on ne pouvait pas souhaiter mieux.

André Savard


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Vos commentaires:
  • Le déclin de la culture française. Non. Le déclin de la culture... tout simplement
    2 février 2008, par Fernand Falardeau

    La culture est en déclin partout. Point. Elle l’est aux État-Unis comme ailleurs. Vous le dites bien : les grands romanciers américains, Fitzgerald, Mailer, Miller ne "pogneraient" pas aujourd’hui.

    Aujourd’hui, ce qui mène le bal c’est "l’instantanéité", ici, maintenant, tout de suite. Et c’est la vitesse. Et surtout, c’est la grosse machinerie commerciale qui broie tout "ce qui pense" au profit de tout "ce qui bouge".

    La raison pour laquelle on dit que la culture française décline, c’est que la France, et la francophonie, n’ont pas les écrasantes machines de guerre publicitaires des U.S.A, d’une part, et d’autre part, le "Beau Vieux Pays" succombe de plus en plus au modèle américain, à celui des créneaux dont vous parlez dans votre article.

    Enfin, je vous "tire mon chapeau" pour votre paragraphe sur la "surstimulation". Cette explication est d’une cohérence inouïe. En conjonction avec la théorie des "créneaux" et l’hyper commercialisation, elle explique tout.

    Merci Fernand Falardeau


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