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Nous arrive-t-il d’avoir la désagréable impression que toute une civilisation s’en va dans la mauvaise direction ?
Les députés fédéraux avaient été prévenus que la loi qu’ils étaient en train d’adopter n’empêcherait pas quelqu’un de voter avec le visage caché. Ils ont laissé faire.
La semaine dernière, on envisageait de supprimer l’exigence d’avoir réussi au moins un cours de mathématiques pour pouvoir entrer au cégep.
Je déjeunais l’autre jour dans un restaurant. À la table d’à côté, une famille au grand complet : l’ado, le nez dans son assiette, avait ses écouteurs dans les oreilles. Seul sur sa planète.
Trois événements sans rapport ? Pas du tout.
Dans les trois cas, l’individu comme petit soleil autour duquel le reste de l’univers doit être organisé. Le culte du moi. La sacralisation de la personnalité. L’individualisme au-dessus de tout.
Me, myself and I
Repensez-y. Toutes des variations autour du même thème.
Les députés se sont probablement dit qu’il fallait « respecter l’Autre », comme on dit dans le Canada politiquement correct, au risque de laisser l’acte de voter se transformer en vaudeville.
Baisser encore les exigences quitte à rendre le diplôme collégial définitivement insignifiant ? Mais non, l’essentiel est de ne pas traumatiser nos pauvres petits choux en leur évitant ce que nos talibans de la psychopédagogie appellent le « stigmate de l’échec ».
L’ado ? Ses lamentables parents ont abdiqué toute autorité et acceptent d’être méprisés par leur propre fils en attendant que le petit chéri finisse de traverser sa « période difficile ». Qui sait, si on lui secoue trop les cloches, on pourrait en faire un homme violent.
La quête ininterrompue de l’épanouissement personnel comme projet de vie, le refus de fixer quelque règle qui pourrait entraver notre individualité, le narcissisme érigé en pivot central de presque tout.
Nous faisons peu d’enfants parce qu’une famille trop nombreuse nous enlève du temps pour « tripper ». Et comme on se fait désormais un enfant pour soi, pour vivre cette « expérience personnelle », on peut même pousser l’affaire jusqu’à s’en faire un sans s’embarrasser d’un père.
Comme nous restons en couple tant qu’il contribue à notre épanouissement individuel plutôt qu’à un projet commun, le couple ne tient souvent qu’à un fil.
Je dois aussi, bien sûr, être en forme. Au gym, je suis entouré de miroirs pour pouvoir me regarder sous toutes les coutures. Suis-je assez beau ? Qu’est-ce que les autres vont penser de moi, de moi, de moi ?
Les plus récentes mobilisations collectives ? Orford et Rabaska. Dans les deux cas, la même motivation : la défense de mon jardin personnel. Calmez-vous, je ne suis pas ici sur les mérites de ces dossiers que je ne connais pas bien. Ces courriels ne seront pas lus.
Vers où ?
Pourtant, détrompez-vous : il n’y a jamais eu d’âge d’or, et le droit de mener sa vie sans se faire dire comment par autrui fut une formidable conquête.
Mais vous entendez tous ces gens autour de vous qui vivent dans le confort matériel mais disent trouver leurs vies désespérément vides ?
Mon petit plaisir, mon petit corps, ma petite personnalité, ma petite bulle, mon petit moi.
Il faudra pourtant bien continuer à vivre ensemble, non ?

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