« L’habituel défaut de l’homme est
de ne pas prévoir l’orage par beau temps »
Machiavel
Cher ami,
je prends la plume aujourd’hui parce que je sais que le bonheur est important pour toi, comme pour toutes les personnes humaines. En effet, tu aimes les balades et tu entends voir ta cause triompher un jour. Certes, tu es peut-être heureux parce que tu te dis qu’ailleurs sur la planète, les pays ne sont pas tous démocratiques et qu’ils ont peu de chances, les indépendantistes, de mener à bien un projet national sans l’apport de la majorité. Tu te réconfortes à l’idée de ne pas vivre au Kosovo. Tu es content que le Parti québécois soit là et qu’il veille sur les moutons. Le Bloc, penses-tu, aide le Québec. Tu te sais heureux d’être du côté de René Lévesque, lui qui a été un chef aimé et un progressiste. Te dis-tu peut-être que le Québec, un jour, répondra oui à l’appel. Mais ton bonheur ne serait-il pas plutôt un leurre ? N’as-tu pas oublié la possibilité de l’orage parce que le temps actuel est calme et stable ?
Le spectre de Pierre Bourgault
Ah, je sais, tu me diras que tout n’est pas parfait, mais que ta cause a déjà été moins populaire qu’aujourd’hui. Tu me rappelleras avec assurance les paroles de Pierre Bourgault, l’orateur, le tribun et l’ancien chef du RIN, lorsqu’il disait que la cause nationale est passée d’inexistante à possible, de possible à envisageable et d’envisageable à 40%, et cela en une trentaine d’années seulement. Bourgault en effet expliquait souvent qu’il fallait continuer le combat car la victoire appartenait à l’histoire. L’argument qu’il invoquait ne peut être réfuté : la cause souverainiste a fait un bond vertigineux en cinquante ans environ, c’est-à-dire entre la fondation du RIN, l’élection du Parti québécois en 1976, et les deux référendums. Après avoir frôlé le pays par 52 000 voix seulement en 1995, les citoyens prêts à voter oui à une question claire en 2008 représentent environ 40% de la population. Si Bourgault avait raison de noter la progression, à la fin de sa vie de combattant cependant sa position avait évolué. Elle pouvait se rapprocher de celle du cinéaste Pierre Perrault qui, après avoir immortalisé la culture du Québec dans son œuvre, ne pensait plus voir un jour le Québec asseoir sa souveraineté et participer au concert des nations. Le principe de réalité commençait à rattraper la colère, les espoirs et le rêve. Mais tu te dis que si les artistes Bougault et Perrault ont douté, heureusement ils sont morts. Toi, tu es encore là et tu écriras pourquoi le bonheur importe. Tu attends des lendemains qui chantent… Et le Bloc est là, donc tout va bien.
Sur les dynamiques socioéconomique et psychopolitique actuelles
Si je t’écris cette lettre, c’est pour rappeler au militant que tu es la réalité indécidable dans laquelle le Québec évolue. Cette réalité sociopolitique montre que le rapport de force entre le Québec et le Canada a changé. Il a changé entre la naissance de la cause et la situation qui te fait écrire tes nombreux textes. Le Québec n’a pas la population, les moyens économiques et la latitude politique du Canada pour assurer son avenir. Il se trouve dans une structure plus grosse que lui. Je sais, tu me demanderas sûrement de donner des exemples. Laisse-moi seulement un instant pour t’en fournir, à toi qui ne veux jamais se voir choqué et qui continue d’analyser par écrit, au chaud, l’avenir du Québec. Tout d’abord, la réalité socioéconomique ne semble pas avantager ta cause. Les francophones, qui devaient se libérer de la fédération, disparaissent des rues de Montréal et tout le Québec s’anglicise. L’immigration croissante connaît des ratés, crée des inégalités sociales et les quartiers ethniques de la métropole se ghettoïsent davantage. La colère est mal dirigée dans les quartiers pauvres. Si les économies et les « vies parallèles » sont florissantes, le réseau de services publics est remis en question au quotidien - l’État-providence est attaqué sans relâche par le privé. Les syndicats ne mobilisent plus la colère des travailleurs et les jeunes, dont l’école est la huitième priorité, jouent à des jeux vidéo produits dans la cité du multimédia. Les grandes compagnies ne choisissent plus Montréal comme première destination d’affaires, même si certains secteurs économiques continuent de bien fonctionner. Notre cirque fait de l’argent ailleurs, le Grand Prix tourne en Asie, la bourse est à Toronto et Mirabel ressemble à un terrain vague. Mais cela n’a pas d’importance pour ta cause. Convaincu d’être dans le vrai, tu veux la souveraineté du peuple sans la colère, ni ses effets, encore moins ses emportements. Effleurer cette idée te rend fou et te donne le goût de clavarder jusqu’aux petites heures pour corriger les excès de l’Histoire du monde... Tu te dis que Hegel est mort et qu’il doit avoir tort.
Or cela est humain, voilà pourquoi je chercherai à te comprendre, mais sans omettre de dire que la réalité psychopolitique non plus ne semble pas avantager ta cause. Les générations se succèdent et ne regardent plus dans la même direction. Le clivage entre les jeunes et les vieux s’agrandit, l’énergie de la mobilisation est mal répartie et les artistes ne s’engagent plus comme avant. L’Osstidcho du 28 mai 1968 appartient à une année de manifestations et de mobilisations populaires que tu ne souhaites pas voir revenir. De même, si tu sais bien que les journées qui « ont fait le Québec » sont l’émeute du Forum, l’élection du Parti québécois, les grèves dans les secteurs des mines, du bois et du textile, il n’est pas question pour toi de reconnaître que la colère noircit encore et toujours les pages de l’histoire des peuples de la terre. Que faire si la politique à l’ère hyperpolitique n’entraîne plus les meilleurs candidats et que nos élèves, qui tentent de se domestiquer eux-mêmes grâce à l’idéologie socioconstructiviste à l’essai dans les écoles, peinent à écrire au crayon à mine trois propositions pouvant former un raisonnement ? Cette situation avantage le privé et l’individualisme, ce qui a pour effet visible de démoraliser et de démobiliser le peuple. Or si le peuple n’est plus en forme et qu’il ne voit pas pourquoi il bougerait, de même ta cause n’est plus en bonne santé. Que dire si Québec solitaire gruge des votes du Parti québécois, l’ancien véhicule porteur de ton idéal ? Tu exhortes alors tous les électeurs sans distinction à voter pour Pauline Marois afin qu’elle sauve la mise. Voyons. Un peu de sérieux.
Tu regardes aujourd’hui sans penser à demain. Tu confonds les souhaits des générations. Tu espères une vague pour ton parti. Tu marches le jour, tu crois et tu ne vois pas l’orage… Mais peut-être es-tu déjà plongé dans le désespoir ? Mais tu souris et tu t’estimes heureux. Ottawa éprouve actuellement des problèmes avec son gouvernement minoritaire, ce qui te redonne le goût de vivre. Votons Parti québécois. Et dire que le Bloc est là…
Comment faire la souveraineté sans mettre le nez dehors ?
Tu me rediras certes que je ne connais pas la pensée politique, que je n’ai jamais étudié la vie elle-même, que tu écris plus de textes en une semaine que moi en un mois. Tu auras sans doute raison. Et c’est toute la différence avec toi. Car toi, en utilisateur immodéré de Wikipédia, en rédacteur en chef de romans-fleuves sur l’art du nécessaire, tu peux aimer le jeu politicien et avoir le temps d’écrire des répliques à tous. Mais à toi, exhibitionniste et squatter de site Internet, toi qui fais une course pour publier des textes, je ne te demanderai pas de répondre à ma lettre ou d’essayer de trouver des nuances ou d’invalider une seule proposition de mes raisonnements, non : je te demanderai de te retenir un instant et de ne pas taper un mot. Essaie seulement mon ami de ne chercher noise à personne pendant une minute. Concentre-toi sur la paix et l’amour pour ta cause. Si tu y parviens, si ta colère s’apaise, réponds en toi-même à la question suivante : comment parvenir à faire une souveraineté politique sans organiser de manifestations ? Autrement dit, est-il possible de conduire un peuple hors de ses chaînes sans inviter ses membres à se regrouper et à s’unir, c’est-à-dire sans qu’ils ne se sentent frères sur le terrain d’une même cause ? Pour ma part, j’en doute.
Rapport de force, espionnage comme manière de vivre, désinformation et une sortie du conflit ?
Je sais, je sais, tu es déjà prêt à me répondre avec tes mots. Tu brûles d’envie de me répondre. Peut-être insisteras-tu pour me rappeler que la souveraineté est un projet démocratique à l’abri des menaces terroristes. Le Canada acceptera le verdict de l’Assemblée nationale. Gesca se transformera en organe officiel de l’information du Québec démocratique et souverain. Selon toi, la Crise d’octobre demeure un accident de l’Histoire et ne peut nous indiquer, contrairement à ce que dit la théorie hégélienne de l’Histoire, un rapport de force. L’armée canadienne marchant dans les rues de Montréal répondait au goût pour la paix. L’emprisonnement de civils associés à un parti politique était motivé par la raison et le partage. Eh oui, je ne comprends pas la question du Québec quand je pense que la politique est l’art, et il faudra bien aller au-delà un jour, d’entraîner les foules, de condenser des affects, et de donner un sens plus large aux engagements sociaux. L’espionnage n’existe pas. Ou bien s’il a existé hors des films, il n’est plus en usage aujourd’hui dans les pays démocratiques. L’affaire Morin se trouve dans ma tête, je le vois, mais pas dans l’histoire noire du Canada. N’entendant pas lire Sun Tzu, Machiavel ou Clausewitz, tu demeures convaincu, toi qui tiens sans doute à dire sur Vigile pour qui tu as l’intention de voter, que la politique se réalise le jour et que nous pouvons contrôler notre destin par les élections. Quant à la résolution du conflit avec le Canada, sa réponse se trouve dans le dialogue et la diplomatie.
Ce temps de crise est-il le temps de la souveraineté ?
La réponse est non. Malgré les disputes aux Communes, la structure actuelle favorise encore la fédération. La colère n’est pas dirigée directement contre Ottawa et n’ébranle pas l’édifice. Le ressentiment quotidien à l’égard du Québec n’est pas canalisée ni utilisable puisque Jean Charest, un ardent fédéraliste, dirige le Québec. Même si la fédération se déchire au niveau des idées et des stratégies, la structure demeure intacte et aucune province n’est prête à démarrer une démarche en ce sens. Gilles Duceppe travaille malgré lui en deux directions : au maintien de la fédération et au renforcement du Québec dans le cadre fédéral. Que tu le comprennes ou non, le Québec n’est pas très fort dans le moment. Harper d’ailleurs n’aurait pas fait les mêmes erreurs avec 75 députés du Bloc à Ottawa et le Parti québécois majoritaire au pouvoir. Tu l’oublies dans ton bonheur quotidien : le Canada se situe à l’ouest, parfois au centre, et personne ne veut réellement le briser. Les libéraux et les néo-démocrates ne s’intéressent pas au Bloc pour aider le Québec, mais défendre leur Canada. Le Canada a toujours été divisé et n’a pas éclaté. La tempête existe au Canada, comme le retour du beau temps. Le Canada s’adapte à tout. Du moins, pour l’instant....
Contre la fatigue inutile et la blancheur de la peur…
N’en as-tu pas assez ? Afin de ne pas me fatiguer inutilement, je me laisserai encore une trentaine de lignes. Or comme tu sais, quatre pages c’est beaucoup en 2008, et cela peut donner lieu à un nouvel argumentaire pour la paix dans le monde. Mais ne cède pas à la tentation vaine d’écrire ta vie et de lutter pour un Nobel de littérature. Ne noircis pas la page blanche. N’écris à personne aujourd’hui, toi qui es fatigué des manifestations et qui a peur de passer pour un cryptofasciste. S’il te plaît, ne cherche pas répliquer à tous les textes que tu lis et médite seulement l’avis de Hegel, lui qui disait que « l’histoire n’est pas le lieu de la félicité. Les périodes de bonheur y sont ses pages blanches ». Ne rédige pas de brouillons à publier, repose-toi plutôt et favorise la paix chez tes amis souverainistes, ceux qui, soit dit en passant, sont les meilleurs pour se disputer sur la place publique, sur les sites Internet, tout en refusant d’envisager leur colère. Et sache que je suis avec toi : tout comme toi, je réalise que mon bonheur personnel puisse ne jamais correspondre à mon idéal politique.
Le ciel se couvre…
Cette élection, mon ami, est peut-être le dernier grand rempart de la cause souverainiste pour les trente prochaines années. Le ciel se couvre et les nuages sont lourds. S’il y a une tempête politique aujourd’hui, il fera beau demain. Et si trouves qu’il fait beau avec le Parti québécois et le Bloc, c’est parce que tu ne vois pas les nuages qui couvrent tes partis. Le grand Canada se déchire lui-même, cela est vrai, mais il n’est pas prêt ni mûr pour accepter une indépendance. Nous reviendrons au Haut et au Bas-Canada avant qu’une province, dans cette structure fédérale, réussisse son indépendance.
La chose est entendue : quand les gens heureux réaliseront qu’ils le sont dans le Canada, fut-il déchiré provisoirement, et que le statu quo ne change rien à leurs revenus et à leurs vacances, ils ne s’engageront plus à discuter de la nécessité de l’indépendance, encore moins à manifester, sous la pluie, pour la souveraineté du Québec.
Dominic Desroches
Département de philosophie
Collège Ahuntsic
— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —


