Je suis devenu directeur du Centre universitaire de Vald’or en juin 1992, avec le mandat de démarrer trois programmes d’enseignement supérieur dans le cadre d’un partenariat cégep-université. À peine installé dans mes fonctions, on m’a aussitôt fait comprendre qu’il n’y avait qu’une seule façon de réussir à Vald’or, servir la communauté, l’alternative étant de quitter la ville. Je fis le choix de servir et fus accueilli à bras ouverts au sein de la Corporation de l’enseignement supérieur à Vald’or. C’est là que j’ai connu le célèbre dentiste.
J’ai alors pu constater que Pierre Corbeil était un des personnages les plus influents de la ville. Il avait la responsabilité de faire l’interface entre le milieu des affaires, les groupes d’intérêts et le parti libéral représenté par Raymond Savoie, alors ministre du Revenu et ancien ministre délégué aux mines et aux affaires autochtones, le dossier de l’enseignement supérieur étant considéré comme un des plus importants au sein de la communauté.
À cette époque, la Corporation de l’enseignement supérieur jonglait avec l’idée d’implanter des services collégiaux en anglais pour les Cris de la Baie-James, une façon originale d’offrir également à la population de Vald’or la possibilité d’étudier en anglais à l’ordre collégial, comme cela se faisait déjà à l’ordre secondaire où de nombreux parents envoyaient leurs enfants au secteur protestant afin qu’ils puissent bénéficier d’une immersion en milieu anglophone. Étonnamment, si je me souviens bien, il y avait autant de Français que d’Anglais qui emplissaient les classes de l’école secondaire protestante de Vald’or. Une situation qui préoccupait énormément la commission scolaire catholique !
Si le projet de services collégiaux en anglais ne s’est jamais matérialisé, Pierre Corbeil a fait le nécessaire comme président de la Corporation de l’enseignement supérieur à Vald’or, puis comme ministre libéral, pour que l’UQAT offre aux Cris de la Baie-James une formation universitaire uniquement en anglais à Vald’or, la dernière pièce de cette entreprise étant la construction d’un pavillon autochtone dont les travaux se termineront bientôt. À cause de cette clientèle crie, l’UQAT, une université francophone, est devenue dans les faits une université bilingue dans une région où la population est française à plus de 95%. Pourtant, un peu plus au Nord, à Rouyn-Noranda, là où est le campus principal de l’UQAT, la commission scolaire offre aux Cris de la Baie-James une formation professionnelle uniquement en français. Cherchez l’erreur !
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Quiconque connaît un peu les autochtones sait qu’ils réussissent toujours à ne pas s’entendre entre eux, la simple évocation d’une possibilité d’unanimité étant perçue comme une pure vue de l’esprit. Si la nomination de Pierre Corbeil est officiellement contestée par l’Assemblée des Premières Nations, cette position fait-elle vraiment consensus au sein des communautés autochtones du Québec comme on semble vouloir nous le laisser croire ?
Nous savons que les Algonquins ont l’intention de poursuivre le gouvernement du Québec pour se faire rétrocéder des droits sur des territoires qui ont été reconnus aux Cris dans la convention de la Baie-James et pour lesquels ils touchent des redevances. Nous savons également que les Innus de la Côte-Nord et les Inuits du Grand-Nord souhaitent que des investissements se matérialisent sur leurs territoires afin que leurs communautés respectives s’enrichissent comme les Cris l’ont fait avant eux. Ils espèrent donc le maximum de retombées et ne veulent surtout pas les partager avec les Cris dont les territoires chevauchent les leurs.
Ils n’ont probablement rien contre Pierre Corbeil personnellement, ils en ont surtout contre le fait qu’il soit identifié aux Cris de la Baie-James dont la présence est très importante à Vald’or. C’est un secret de polichinelle en Abitibi, le sort de Vald’or est intimement lié à celui des riches Cris de la Baie-James. Connaissant le modus operandi qui règne à Vald’or - où le conflit d’intérêts est un concept inconnu car tout le monde travaille pour la ville - nous pouvons dès lors conclure que Pierre Corbeil fera tout pour obtenir le plus de retombées pour Vald’or, une ville où les Cris sont déjà très bien implantés. Voilà pourquoi plusieurs autochtones contestent le choix d’un intermédiaire qui vient de Vald’or entre eux et le premier ministre du Québec, surtout pour affaiblir la position stratégique des Cris.
Je ne serais donc pas étonné que Jean Charest ait tout d’abord consulté les Cris avant de nommer Pierre Corbeil, même si toutes les autres communautés autochtones le contestent ouvertement. Les autochtones ne sont pas contre les projets de développement du Nord, bien au contraire, toutefois, ils veulent pouvoir en tirer le maximum en redevances et retombées économiques. Seulement, les Innus et les Inuits ne souhaitent tout simplement pas que la part du lion aille encore une fois aux Cris de la Baie-James, voilà pourquoi ils ne veulent pas de Pierre Corbeil aux affaires autochtones.
Si Jean Charest a choisi l’homme des Cris, c’est parce qu’il entend utiliser les Cris dans ses négociations avec les autres communautés, probablement parce qu’il estime qu’il s’agit d’une meilleure position pour régler les conflits qui découlent des chevauchements de territoires.
Louis Lapointe

