Février 2005 - Je suis invité à me présenter aux bureaux montréalais du chef de l’Opposition officielle du Québec. Bernard Landry me reçoit pour une toute première fois, à sa demande, question de mieux faire connaissance, j’imagine alors, avec celui qui était pressenti pour devenir président de la circonscription de Soulanges au PQ.
Quelques semaines auparavant, à la demande de quelques connaissances du comté en question, j’avais répondu positivement à l’invitation pressante de me porter candidat à la présidence du PQ de Soulanges, avec comme expérience politique absolument rien à mon actif, sauf ma plume. Après avoir accepté de relever ce défi emballant, j’en fais publiquement l’annonce.
Le vendredi de la même semaine, à 21h30 du soir imaginez-vous, le téléphone sonne à la maison et à l’autre bout du fil, j’entends la voix de Bernard Landry résonner à mes oreilles. C’était surréaliste, moi qui n’avais jamais parlé à un politicien de ma vie, voilà qu’un ancien premier ministre m’appelle, moi ! C’est lors de ce premier contact que je reçus l’invitation à me rendre à ses bureaux.
Après avoir été accueilli par son conseiller spécial de l’époque, je suis emmené en présence de monsieur Landry, nous prenons place dans nos fauteuils respectifs et nous bavardons de ma formation universitaire en philosophie. Socrate est au centre de nos échanges « lui qui n’a jamais écrit une seule ligne » me lance mon interlocuteur, alors que j’avais révélé à Bernard Landry que ce premier grand philosophe grec jouait pour moi un rôle de modèle dans la façon de transmettre la passion du savoir et de la sagesse, c’est-à-dire en faisant descendre la philosophie sur la place publique, dans la rue.
Puis nous abordons LE sujet des sujets : la question de l’indépendance nationale du Québec. « Normand, les appuis à la souveraineté du Québec sont autour de 45% présentement. D’après toi, que devrait-on faire pour que l’appui dépasse le 50%+1 » ?
Je vous jure que l’espace temporel d’un éclair, il est passé deux choses dans ma tête. Premièrement, comment un ancien premier ministre du Québec peut-il poser une question aussi cruciale au néophyte de la vie politique que j’étais à cette époque ? Deuxièmement, je devais répondre illico avec un propos qui faisait sens, de quoi aurais-je l’air de répondre une stupidité ?
« Bien voyez-vous monsieur Landry, je crois que le problème est le suivant : la classe politique s’est accaparée ce débat, le débat ne fait plus partie du peuple. Ça c’est le problème de la souveraineté. Pour remédier à ce problème, il faut faire comme Socrate : faire descendre dans la rue la problématique de l’indépendance nationale. Il faut que les gens du peuple débattent de cette question avec passion ».
C’est le propos de ma réflexion aujourd’hui.
Ce qui m’inspire en partie dans la réflexion présente, est un papier très récent publié à Vigile par le philosophe gaspésien de Matane, Nestor Turcotte : « Et si le Parti Québécois n’était pas indépendantiste ». Nestor dit autrement, mais c’est exactement la même idée, essentiellement, les propos que j’avais exposés à Bernard Landry en février 2005. Et je note par ailleurs que les commentaires laissés par les lecteurs, en enfilade de cet article sur Vigile, louangent unanimement l’idée fondamentale de ce texte de Nestor Turcotte. Pour que le philosophe matanais puisse ainsi s’attirer autant de commentaires positifs, c’est que son texte a fait résonner la même corde sensible chez les indépendantistes.
Avant que d’entreprendre la rédaction de cette chronique durant la semaine, il me fallait vérifier une chose auprès de l’auteur du texte dont il est question dans le paragraphe précédent. J’ai posé une question à Nestor Turcotte : « ce qui m’est venu à l’esprit en terminant la lecture de votre texte, est que finalement, la notion de programme de « bon gouvernement du PQ », est-ce que ce n’est pas devenu le cheval de Troie de la cause de l’indépendance nationale du Québec ? Croyez-vous que je résume bien votre pensée monsieur Turcotte ? » De sa voix rauque j’ai entendu un oui très net.
Et comme si le hasard faisait bien les choses, au lendemain de ma dernière chronique « C’est Louis Bernard qui avait raison…et moi aussi ! », l’ancien candidat à la direction du PQ fait publier un texte sur Vigile et le surlendemain dans La Presse : « Pour un PQ souverainiste ». N’en déplaise à un certain chroniqueur de cette tribune, mon pif m’avait très bien servi, une fois de plus…
Louis Bernard fait une proposition très audacieuse dans ce texte, celle de carrément abandonner l’idée de « bon gouvernement » du programme du PQ. Il faudra désormais proposer qu’une chose au peuple, l’indépendance nationale du Québec. En portant le PQ au pouvoir, la population signifie de manière très claire qu’elle accepte désormais que le gouvernement formé par le PQ avec comme seul programme de réaliser la souveraineté du Québec, procède illico à l’organisation du référendum avec une question tout aussi claire que le programme du PQ « Acceptez-vous que le Québec devienne un pays souverain et indépendant ? Oui ou Non. »
Fini le tataouinage. Fini les tiraillements entre les tendances de droite ou de gauche. Le PQ devient un parti purement indépendantiste. Car justement l’autre idée intéressante du texte de Louis Bernard, c’est qu’en abandonnant le programme de « bon gouvernement » d’une province canadienne, le PQ vient de s’ôter le talon d’Achille qui empêchait l’idée de la souveraineté d’occuper le cœur de ses plate-formes électorales depuis des lunes, que ces sempiternelles disputes entre idéologues de la gauche et de la droite.
Avec un tel programme les équivoques disparaissent, il ne reste plus qu’à fourbir nos armes pour la vraie bataille : celle de la libération nationale d’un peuple soumis aux caprices d’une fédération, tantôt centralisatrice, tantôt dite « d’ouverture ».
Mais il semble bien que le débat engagé au PQ, notamment entre les tenants de la ligne indépendantiste pure dont Louis Bernard semble être la figure de proue, et les tenants d’un programme de « bon gouvernement » dont Bernard Landry semble être devenu la figure représentative, soit loin d’être terminée.
Il n’y a pas d’illusion à se faire sur l’issue de ce débat : si la thèse de Louis Bernard remporte la conquête des esprits, il m’apparaît que ce positionnement clair va permettre au PQ de faire peau neuve, il en sera plus solide et les membres plus convaincus du véritable combat qui s’amorcera alors à l’endroit du fédéralisme. Dans le cas contraire, si le programme du PQ n’est pas épuré de son cheval de Troie, ( la notion du « bon gouvernement » ) et que l’option fondamentale ne devient pas l’unique raison d’être de parti, alors le risque d’une profonde scission est tout à fait probable, et tout comme Troie, le PQ deviendra un vestige mémorable de l’Histoire.
En faisant abstraction de ce débat au PQ et nonobstant ce qui en adviendra, une autre idée du texte de Nestor Turcotte vient rejoindre l’idée maîtresse de mon introduction. Il est impératif que la cause de l’indépendance nationale redevienne une affaire du peuple. Ce fut ma réponse spontanée à Bernard Landry lorsqu’il me demanda comment faire progresser le taux d’appui au-delà de 50%+1.
En ce sens, l’idée de Québec solidaire de faire élire des assemblées constituantes est extrêmement intéressante. Françoise David, lors de l’entrevue que j’ai eu le plaisir de faire avec elle en février dernier, m’avait indiqué qu’au moment où Option citoyenne avait eu à choisir de se définir officiellement comme étant « souverainiste », lorsque les débats sur cette question ont été entamés, les membres du mouvement étaient divisés de manière égale pour ou contre cette idée. Le débat s’est échelonné sur un an, de profondes réflexions très paisibles ont été possibles me disait-elle, parce que chacun se sentait impliqué et écouté. Au moment de procéder au vote sur le choix ou non de devenir souverainiste à Option citoyenne, Françoise David m’a convaincu du bien-fondé de ce genre de démarche, puisque les résultats ont été foudroyants avec un score de 95% d’appui des membres à la souveraineté. N’oubliez pas qu’au tout début de ce processus, les proportions étaient de 50% de part et d’autre.
Bon bon, j’entends certains rire dans leurs barbes en se disant « ben y rêve en couleur notre Perry aujourd’hui ». Et pourquoi pas rêver en couleur ?
Il doit bien y avoir une manière ou une autre de permettre à un mouvement de citoyen très solide de pouvoir s’accaparer du débat sur la question nationale ? N’est-ce pas par les assemblées de cuisines à la fin des années soixante début soixante-dix que l’idée de l’indépendance nationale du Québec a progressé de façon assez sûre ? Et pourquoi est-ce qu’il faudrait absolument attendre l’élection d’un parti souverainiste pour qu’un mouvement de citoyens, complètement détaché des partis politiques, comme le suggère Nestor Turcotte, que celui-là puisse se mettre à l’œuvre maintenant ? Ce serait un acquis pour la suite des choses.
Car la suite des choses est fort simple à envisager. Ou bien le PQ devient le parti indépendantiste avec comme seule option le programme du pays, et dans ce scénario le mouvement qui aurait déjà commencé le travail sur le terrain va permettre à ce PQ réformé de faire le pays plus rapidement que certains pourraient le croire actuellement. Ou bien le mouvement en question prépare le terrain pour que l’idée de l’indépendance nationale puisse survivre à l’implosion du PQ.
Une chose est certaine : si l’idée de l’indépendance nationale est une affaire pour le peuple du Québec, c’est le peuple du Québec qui doit en faire son affaire à partir d’aujourd’hui.
« Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez-vous plutôt ce que vous pouvez faire pour votre pays » - John F. Kennedy
Allez ! Et que tous les Socrate du Québec aillent faire descendre la souveraineté dans la rue.

