Moi plus chanter en créole
Plus jamais chanter en créole
Pays trop petit pour gagner sa vie
Punch créole, Robert Charlebois
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J’emprunte le transport en commun pour le boulot et il m’arrive fréquemment de croiser un chanteur du métro. Plus souvent qu’autrement, c’est en anglais qu’il pousse sa toune. Quand j’ai de la veine, je peux entendre du Richard Desjardins ou du Ariane Moffatt, mais la plupart du temps c’est du Cat Stevens ou du Grégory Charles. On me dira qu’il n’y a pas de quoi en faire toute une histoire, encore moins sortir l’artillerie lourde, n’empêche que je trouve désolant que dans la métropole du Québec, réputée francophone jusqu’à preuve du contraire, l’espace sonore soit majoritairement en langue anglaise. « Y’a rien là ! » rétorqueront les Roger Bontemps et tous ceux qui boivent de la bière de Serge, mais, si vous voulez mon avis, ils se mettent le doigt dans l’œil jusqu’au coude.
On s’entend que ces chansons en anglais dans l’espace public ne sortent pas que de la bouche du métro, on les entonne aussi dans les parcs et dans les stades, on les braille dans la rue, on nous les sert à toutes les sauces au restaurant… bref, elles sont omniprésentes, si bien qu’on finit parfois par ne plus s’en rendre compte tant elles font partie du décor. Face à cette invasion barbare, la chanson francophone fait figure de parent pauvre. Si elle se pointe de temps à autre, timidement, elle est souvent réduite à la portion congrue, et, quelle ironie, présentée en vedette américaine dans son propre pays.
On m’objectera que c’est l’offre et la demande, qu’on assiste à un phénomène d’acculturation, que « si on fait de la musique en anglais au Québec, c’est qu’on veut plaire, qu’on veut toucher le monde », comme l’affirmait en octobre dernier le président de l’ADISQ et imprésario de Pascale Picard (ça dit tout), Paul Dupont-Hébert. En outre, le principe des saucisses Hygrade s’applique : « plus le monde en mange et plus le monde en veut ». On nous gave comme des oies, on crée l’accoutumance à force de saturation et après on parle d’une tendance lourde des Québécois à s’ouvrir de plus en plus à la chanson anglo-américaine.
Les chansons anglaises s’incrustent subrepticement, squattent vos oreilles, se jettent sur vous comme la misère sur le pauvre monde, vous les entendez frapper à vos portes de grange, et vous vous surprenez à les fredonner ou à les siffler. C’est un effet pernicieux à la fin, pour ne pas dire pervers. Pas besoin à part ça de syntoniser les postes de radio et de télé anglophones pour tomber sur de la chanson anglaise, les postes français nous en servent à profusion, jusque dans la pub. Les émissions de variétés en regorgent. Vous étiez bien affalé sur votre divan pour écouter « Célébration » de Loto Québec, et vous constatez qu’une partie du spectacle est en anglais : Jonas ne chante qu’en anglais, Ginette Reno veut ploguer son nouveau CD anglais et le pot-pourri de chansons est en anglais. Et, vous savez quoi, bobonne vient de me dire derrière mon épaule qu’il faut dire « medley », car pot-pourri ça date ! Non mais, de quoi je me mêle. Je sens que la moutarde (French’s, vous l’aurez deviné) me monte au nez !
Cout’donc, serions-nous déjà anglicisés ? Alors vite, sortons notre violon, notre gazou, notre bombarde et notre accordéon, nos « accessoires ethniques » comme disait Sylvain Lelièvre dans Le chanteur indigène, et cantonnons-nous dans le folklore. Swingne la baquaisse dans le fond de la boîte à bois… et fais-y voir que t’es pas mort !
Derrière cet engouement pour la chanson en anglais, il y a cette soif insatiable de faire du cash, la maudite galette, même si on préférera vous dire, car cela passe mieux, qu’il s’agit de rejoindre un plus large public. Tout le monde aspire à devenir une star interplanétaire et la voie obligée pour y parvenir passe par l’anglais. C’est ainsi que Corneille a sorti son album The Birth of Cornelius (même s’il paraît, aux dernières nouvelles, que ce nouvel opus ne marche pas très fort, si bien qu’on assistera peut-être à l’enterrement de Cornélius !), que Garou a lancé Piece of My Soul, car il n’en pouvait plus soi-disant d’attendre. Et Pascale Picard qui répondait à la question de Guy A. Lepage (« Why singing in English ? ») par « I want to pogne ». Tout ce beau monde, on l’aura compris, aspire à répéter le succès de Céline Dion.
Le phénomène n’est pourtant pas si nouveau. En son temps, Pierre Lalonde avait tâté la chanson anglaise, même qu’il avait tenté une carrière aux États sous le nom de Peter Martin, carrière qui fit long feu, sauf à Plattsburgh où son étoile brillerait encore (mais je n’ai pas vérifié). Plus près de nous, Stef Carse, celui qui dansait le Archy breaky dance, était parti pour la gloire mais il est finalement revenu, comme bien d’autres, la queue entre les jambes. Pas facile la vie d’artiste, surtout quand on n’est pas vedette.
Mais qu’importe, le miroir aux alouettes fonctionne et on rêve de bâtir des châteaux en Espagne. Si au moins tous ces prétentieux qui chantent en anglais s’avisaient de ne pas nous regarder de haut, comme cette jeune chanteuse de Gatineau, Eva Avila, qui concourait à l’émission Canadian Idol, mais qui n’avait pas voulu s’inscrire à Star Académie, car, avait-elle confié à Hugo Dumas de la Presse : « Je sentais que j’étais prête à plus. Je voulais chanter pour le Canada au complet. Car mon but est d’avoir une carrière internationale. » Mais, du même souffle, tenant malgré tout à ce que les indigènes votent pour elle, elle déclarait : « Je veux que les Québécois sachent que je ne les oublie pas. » Quelle générosité pour les pygmées que nous sommes !
Sylvain Lelièvre, qui avait, lui, du talent à revendre et qui était un merveilleux poète de la chanson, était sensible à cette question d’identité, comme le démontre sa chanson Lettre de Toronto. De même, quand il s’était rendu à Gravelbourg, il avait été touché par la persévérance des Fransaskois qui chantaient en français : « … l’identité d’une personne, c’est pas seulement lui, son ego, mais y’a une partie de mon identité personnelle qui appartient à un groupe qui me nourrit. C’est ma collectivité. Je le ressens profondément au Québec, où, évidemment, on n’est pas attaqués de toutes parts comme ici (en Saskatchewan), même si on est menacés quand même. Et ça me fait peur, constamment, de voir ce qui se passe ici. Ça m’a amené à penser qu’on n’est pas assez vigilants. »
Nous ne sommes sans doute pas assez vigilants. On aurait tort de ne pas s’en faire avec cette prolifération de chansons anglaises. Certes, il ne s’agit pas de les interdire, mais on pourrait à tout le moins légiférer pour assurer la bonne santé de la chanson francophone, la diffuser davantage dans les lieux publics, lui assurer notre soutien comme consommateurs... Mais pour que cette chanson soit vraiment gagnante, il faudra bien réaliser l’indépendance un jour.
Allez, c’est samedi soir, qui est en forme pour un karaoké ? Première chanson : Le petit pinson dans le buisson. Quoi, vous n’aimez pas Normand L’Amour !
Jean-Pierre Durand

