Le camp du « nous »

S’il y a un « nous », il y a forcément un « eux »

La Presse
mardi 4 septembre 2007

Douze ans après les propos malheureux de Jacques Parizeau le soir du référendum, Pauline Marois veut réhabiliter le « nous ». « Depuis une dizaine d’années, nous avons été saisis d’une espèce de mauvaise conscience qui nous a empêchés de dire « nous ». Comme si le « nous » était un mot tabou. Comme si le prononcer ou poser des gestes pour défendre notre identité était synonyme de racisme et d’intolérance « , a déclaré la chef péquiste lors de son assemblée d’investiture dans Charlevoix.

Personne ne soupçonnera Mme Marois d’exprimer là un sentiment d’intolérance ; son parcours est dépourvu de toute manifestation de ce genre. Néanmoins, dans la foulée des sorties de Mario Dumont invitant les politiciens à « se lever debout pour défendre les valeurs communes du Québec » et du ministre Benoît Pelletier selon qui « il faut ramener à l’avant-plan la question de l’identité », ce retour du « nous » suscite un malaise.

>>>Le discours de Pauline Marois.

Mme Marois a précisé que son « nous » était « pluraliste, inclusif ». Tout de même, il est clair qu’il désigne les Québécois francophones de souche, ceux qu’on a longtemps appelés « Canadiens-français ». Sinon de qui est-il question ?

S’il y a un « nous », il y a forcément un « eux ». Qu’est-ce qui les distingue de « nous » ? À quelles conditions celui qui fait partie d’« eux » sera-t-il admis dans le camp du « nous » ? Qu’on veuille ou non, le « nous » coupe la population québécoise en deux. Cette pente-là est terriblement glissante.

« Tout le monde peut faire partie du « nous », mais il ne faut pas être gêné de dire que ce « nous » parle français », a expliqué le député Bernard Drainville. Il faut donc parler français pour être du camp du « nous » ? Qu’en est-il de ceux des musulmans francophones dont les pratiques religieuses irritent tant la majorité ?

À la faveur de la colère provoquée par quelques accommodements déraisonnables, les politiciens se sont lancés dans une surenchère identitaire qui n’est pas justifiée par les faits. « Nous ne devons plus être avoir peur de dire qu’au Québec, la majorité francophone veut être reconnue et qu’elle est le coeur de la nation », a déclaré Mme Marois. Où a-t-elle vu que la majorité francophone du Québec se gênait pour affirmer son identité ? Contre quelle menace les Québécois francophones devraient-ils « se lever debout », alors qu’ils composent plus de 80% de la population, que le nombre d’anglo-Québécois est en chute libre et que les immigrants sont de plus en plus nombreux à parler français ?

Dans Charlevoix, où Mme Marois a tenu ce discours, 99,4% de la population est francophone. Pourquoi les Charlevoisiens auraient-ils besoin d’être rassurés quant à leur identité ?

La leader péquiste annonce que les souverainistes feront désormais la « pédagogie des coeurs ». Le risque, c’est que cette « pédagogie » fondée sur l’émotion en devienne une de méfiance et de ressentiment.

À une époque où les Québécois ont moins de raisons que jamais de craindre l’Autre, nous nous expliquons mal le retour de réflexes frileux qu’exprime le nouveau discours nationaliste des politiciens québécois. Le « nous » aurait dû être laissé dans les livres d’histoire.

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