Le calvaire de Droits et Démocratie

Dans la nuit du jeudi 7 janvier au vendredi 8 janvier 2010, mourait à l’âge de 66 ans, Rémy Beauregard, président de Droits et Démocratie. Il succombait à une crise cardiaque survenue après avoir participé à des rencontres du conseil d’administration de son organisme à Toronto.

Au cours de ces rencontres de janvier 2010, deux membres du conseil d’administration démissionnaient pour protester contre le virage idéologique imposé par les conservateurs à l’organisme, Sima Samar, directrice de la Commission indépendante des droits de la personne en Afghanistan et Payam Akhavan, professeur à l’Université McGill. Guido Riveros Franck était, pour sa part, congédié.

Ces départs s’expliquaient en bonne partie par la nomination au sein du conseil d’administration des hommes du gouvernement : David Matas, avocat de B’naiBrith Canada, et Michael Van Pelt, président de Cardus, un think tank chrétien. Ceux-ci ainsi que notamment Aurel Braum, Elliot Tepper et Jacques Gauthier, tous membres du conseil, entamaient une redéfinition de l’organisme plus à droite dans l’esprit conservateur social défendu par le gouvernement.

Les employés, atterrés par la mort de leur président et dégoûtés par le virage de Droits et Démocratie, demandaient dans une lettre adressée à Stephen Harper et Lawrence Cannon, alors ministre des Affaires étrangères le 11 janvier 2010 la démission du président du conseil d’administration, Aurel Braun, et d’Elliott Tepper et de Jacques P. Gauthier. « Le personnel est très ébranlé et cherche à communiquer sa perte de confiance envers certains membres du conseil d’administration. Le gouvernement est notre employeur, et il n’est pas question de révolte. Il s’agit d’une démarche structurée pour faire part d’un véritable problème », expliquait à l’époque Charles Vallerand, le directeur des communications de l’organisme au Devoir.

Les changements de politiques de Droits et Démocratie qui avaient suscité l’ire de Monsieur Beauregard et la démission de Sima Samar et Payam Akhavan comprenaient notamment la fin de programmes d’aide au Moyen-Orient et particulièrement en Palestine, la rupture des liens avec des groupes critiquant les politiques d’Israël et la fin de la collaboration avec le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Il s’agissait d’un virage majeur que ni le gouvernement ni les membres conservateurs du gouvernement n’étaient prêts à reconnaitre. « Les décisions en matière de dépenses doivent être entièrement justifiées et sembler équitables et raisonnables aux yeux du public canadien », affirmaient dans une lettre publique les sept membres conservateurs, dont plusieurs étaient près de B’naiBrith.

On lisait dans le même texte : « Le conseil d’administration a pris très au sérieux plusieurs décisions non autorisées prises par le personnel de dépenser les fonds des contribuables à des fins que la plupart des contribuables et des dirigeants politiques considéreraient comme épouvantables. » Et le nouveau conseil d’administration conservateur de Droits et Démocratie allait faire payer les employés...Ils croyaient en baver, ils n’avaient rien vu.

La même nuit, entre le 22 et le 23 janvier, les locaux de Droits et Démocratie, situés sur le boulevard de Maisonneuve, se faisaient défoncer et deux ordinateurs portables étaient volés, dont l’un contenant des informations sur les relations avec les médias.

Puis, le président par intérim, Jacques Gauthier, suspendait le 29 janvier trois directeurs, Marie-France Cloutier, Razmik Panossian et le directeur des communications, Charles Vallerand, et engageait un enquêteur privé de la firme SIRCO spécialisée dans les infiltrations, les caméras cachées, la surveillance et la fouille d’ordinateurs.

Le 2 mars 2010 à 22h20, les conservateurs nommaient Gérard Latulippe, ex-candidat de l’Alliance canadienne, dont les positions sur les musulmans, le mariage gai et la peine de mort étaient contraires aux lois adoptées par le Parlement, président de Droits et démocratie et en profitaient pour licencier les trois directeurs suspendus.

Les trois partis d’Opposition se sont évidemment opposés avec virulence à cette nomination partisane, mais le ministre Cannon n’en a eu rien à faire, malgré que la Loi sur Droits et Démocratie précise à l’article 7.2 :

Les nominations au titre d’administrateur sont effectuées à la suite de la consultation, par le ministre, du chef de l’opposition et du chef de chacun des autres partis reconnus à la Chambre des communes.

Le 11 mars 2010, l’Assemblée nationale adoptait une motion unanime appuyant les employés de Droits et Démocratie, mais il était déjà trop tard. Le mal était fait, Droits et Démocratie ne serviraient plus désormais que les organismes approuvés par les conservateurs, l’organisme indépendant mourait.

Le 3 avril 2012, le ministre Baird profite du budget Flaherty et cloue le cercueil de l’organisme. « Dans le cadre de nos efforts visant à réaliser des économies tout en maximisant notre efficacité, j’annonce que le gouvernement du Canada a l’intention de fermer le Centre international des droits de la personne et du développement démocratique. », déclare-t-il.

Dans ce fiasco monumental, l’idéologie conservatrice s’est attaquée à un organisme dont la mission était de défendre :

a) le droit à un niveau de vie suffisant ;

b) le droit de n’être soumis ni à la torture, ni à un traitement ou une punition cruels, inhumains ou dégradants ;

c) le droit à la liberté d’opinion et d’expression ;

d) le droit de voter et de se faire élire, dans un système politique pluraliste, lors d’élections honnêtes et périodiques.

Rien là-dedans de prioritaire pour ce gouvernement, on ne le sait que trop. A quelques jours de Pâques, le calvaire de Droits et Démocratie prend fin. Les conservateurs auront joué à la fois le rôle de Judas, des Romains et de Ponce Pilate, trahissant l’organisme, le crucifiant et s’en lavant les mains. Honte sur eux !


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