Cette question de l’identité n’a pas fini de nous tarauder tant l’équation qui fait ce que nous sommes est complexe. Je viens de lire l’un à la file de l’autre les textes de Lise Payette et de Réjean Labrie.
En évoquant ses souvenirs d’enfance dans le contexte de Noël, Lise Payette s’inquiète des effets de l’immigration sur notre identité :
« On nous annonce que nous serons bientôt huit millions de Québécois. Parmi ces huit millions, il y en a beaucoup qui n’auront jamais connu ce que je viens de raconter. Comment arriveront-ils à partager ce que nous sommes ? Question difficile s’il en est une. Matière à réflexion pour tous ceux qui pensent que Noël devrait être la fête de la solidarité humaine. La trêve de la course folle vers le vide. »
Réjean Labrie reprend la réflexion du sociologue Guy Durand sur la culture et l’identité dont il cite la conclusion :
« La notion de multiculturalisme, qui affadit l’identité culturelle du Québec, doit être considérablement revue. La démocratie s’appauvrit quand elle piétine l’épaisseur historique et identitaire d’un peuple. La laïcité ne suffit pas à forger une identité culturelle collective si elle n’est pas fondée sur un héritage historique, les traditions locales et le contexte social. Le Québec évoluera, c’est sûr, et en partie grâce à l’apport des immigrants, mais il est normal et légitime qu’une société protège son identité, et qu’une génération désire transmettre sa conception du pays à ses enfants et petits-enfants. »
Et au cours des derniers jours, je suis tombé par hasard sur quelques entrevues à la radio à l’occasion de longs trajets sur nos routes qui abordaient aussi cette problématique, cette fois pour signaler aux auditeurs que certains « zélés du multiculturalisme » cherchaient à nous faire renoncer au sapin de Noël et à transformer cette fête au départ religieuse en fête « laïque » pour ne pas brimer les nouveaux arrivants et les pratiquants d’autres religions dans leurs « droits » garantis par les chartes.
Il ne fait aucun doute que le multiculturalisme est condamné à rejoindre à plus ou moins brève échéance toutes les autres théories fumeuses de l’organisation sociale dans les poubelles de l’histoire, ce qui ne l’aura pas empêchée entre-temps de faire d’importants dégâts, notamment chez nous où les hasards de l’histoire et de la géographie nous placent dans une situation particulièrement difficile.
Moi-même à cheval sur deux identités du fait de ma naissance d’une mère québécoise et d’un père français, j’ai eu très tôt à m’interroger sur mon appartenance et sur ce qui faisait ma différence. On pourrait croire que le fait pour les Français et les Québécois d’avoir en commun l’usage du français serait au départ un gage de rapports faciles et harmonieux. Or ce n’est pas le cas. Dans les conflits qui m’opposaient à mon père quand j’étais jeune, il y avait bien davantage que mon simple désir de m’affirmer. C’est donc dire qu’entraient en ligne de compte d’autres facteurs que la langue.
Il a fallu que je me retrouve dans une situation bien particulière pour parvenir à mettre le doigt sur les différentes composantes de l’identité québécoise, En effet, un jour du mois d’août 1980, je reçus un appel du Consulat de Grande-Bretagne à Montréal. Le Consul demandait à me rencontrer et m’invitait à déjeuner. J’étais alors directeur de l’Information à l’Institut National de Productivité, un organisme mis sur pied par le premier ministre René Lévesque pour favoriser un rapprochement entre le patronat et les syndicats dans la foulée des grands affrontements des années 1970.
J’étais évidemment surpris de cette démarche, mais on ne refuse pas de rencontrer un Consul, fût-il de Grande-Bretagne, qui par surcroît vous invite à déjeuner. J’appris donc de la bouche du Consul qu’à l’issue d’un processus de consultation demeuré pour moi assez mystérieux et impliquant entre autres une consultation de nos deux ordres de gouvernement, mon nom avait été retenu pour invitation à participer à la 222e conférence de « Wilton Park » qui devait avoir lieu en octobre de la même année sur le thème suivant : « Regional Powers and Ethnic Identity in an Interdependant World ».
Ces fameuses conférences de une à deux semaines se tenaient (et se tiennent toujours http://www.wiltonpark.co.uk/about/i...) sous les auspices du Foreign and Commonwealth Office de Grande-Bretagne dans un magnifique château du XVe siècle du sud-ouest de l’Angleterre, connu sous le nom de « Wiston House », et j’étais l’hôte du gouvernement de Sa Majesté qui assumait tous les frais. En prime, des visites de Londres étaient incluses avec des rencontres de personnalités politiques de haut rang.
À trente-trois ans, on brûle de découvrir le monde, et j’acceptai donc l’invitation avec enthousiasme. Ce n’est que cette année, en faisant ma recherche pour un article sur les Desmarais, que j’ai découvert que ces conférences, lancées à l’initiative de Winston Churchill au début des années 1950, constituaient un des éléments de la stratégie visant à favoriser l’avènement d’un Nouvel Ordre Mondial.
À l’époque, on ne disposait pas encore d’Internet et de Google pour faire des recherches, et je dus donc me contenter de la pochette de renseignements qu’on me fit parvenir avec mon billet d’avion et la confirmation de ma participation. J’allais découvrir dans l’avion, en consultant la liste des participants, que l’un de ceux-ci était nul autre que l’ancien ambassadeur de France au Canada, Francis Lacoste, qui avait présidé une année la remise des prix de fin d’année au Collège Stanislas, et qui m’avait remis mon premier prix… d’anglais. Comme quoi la vie est pleine de coïncidences.
En revanche, lorsque je suis devenu ministre en 1995, je vous avoue avoir repensé à ma participation à cette conférence de Wilton Park et m’être demandé ce que les Britanniques pouvaient bien savoir en 1980 de ce que serait mon avenir pour m’avoir invité à cette conférence. Encore une coïncidence ?
Toujours est-il qu’une fois rendu à Wilton Park et les présentations terminées, il fallut se mettre à l’ouvrage. Aujourd’hui, avec le recul du temps et le bénéfice de l’expérience, je vois bien dans le titre de la conférence ce que je ne pouvais pas du tout voir à l’époque, soit l’orientation délibérée de la discussion dans le sens des valeurs du Nouvel Ordre Mondial pour lequel il n’existe plus d’État, mais seulement des pouvoirs régionaux, des personnes et non des Nations, dans la mesure où il est question d’identité, condamnées par surcroît à rechercher des accommodements, dans la mesure où le monde est interdépendant.
Et c’est là qu’on découvre combien le conditionnement des mentalités a été planifié et organisé de longue main.
Octobre 1980, c’était quelques mois après le premier référendum au Québec, et il était donc inévitable que je me retrouve mis sur la sellette pour expliquer aux participants et aux « modérateurs » du Foreign and Commonwealth Office qui encadraient la conférence pourquoi et comment le Québec en était venu à avoir des aspirations nationales si fortes qu’une proportion importante de sa population était prête à rompre les rangs et former un nouveau pays.
C’est la première fois que j’eus à me réjouir d’avoir comme père un professeur d’histoire. À force de l’écouter parler, j’avais fini par retenir quelques leçons dont je pus faire profiter les autres participants. En revanche, j’étais moins bien préparé lorsque je reçus comme « devoir » de préparer un exposé sur l’identité québécoise que je devrais présenter devant tous mes collègues le dernier jour de la conférence. J’étais très intimidé par le calibre des participants dont plusieurs étaient bien plus avancés que moi dans leur carrière et occupaient tous dans leur pays (États-Unis, Angleterre, France, Allemagne, Italie, Suisse, etc.) des postes prestigieux, soit dans le secteur public, soit dans le secteur privé.
En me creusant les méninges et en me livrant à une introspective rapide, je parvins à formuler une hypothèse inspirée de ma propre expérience et de mes observations, et j’ai acquis au fil des années la conviction qu’elle se tient parfaitement. Je leur annonçai donc que le Québécois était un étrange animal à trois pattes (un modérateur irlandais facétieux rétorqua immédiatement « We won’t ask you to put your best foot forward ! »).
L’identité québécoise s’alimente à trois grandes sources qui véhiculent chacune des valeurs différentes, la source française, la source britannique, et la source nord-américaine. En effet, pour une forte majorité d’entre nous, nous sommes Français par nos origines et la langue que nous utilisons. Mais tout notre rapport à la vie publique, aux idées que nous entretenons sur l’organisation sociale, la démocratie et la justice, est marqué par l’influence britannique. Enfin, notre mode de vie est nord-américain, et nous sommes très Américains dans notre jugement sur les réalités économique.
Cette triple origine a forcément des conséquences sur le plan des choix politiques des Québécois, et je crois que le mouvement indépendantiste gagnerait énormément à incorporer cette donnée dans sa démarche, ne serait-ce que pour comprendre que quand les Québécois se font écraser l’orteil français, leur côté français prend le dessus. Ainsi, on comprend mieux la réaction des francophones à l’épisode de la lutte des gens de l’air, au rejet de l’accord du Lac Meech, au piétinement du drapeau du Québec par des manifestants de Sault-Ste-Marie l’année du référendum de 1995, au sentiment des Québécois d’avoir été floués lorsqu’ils ont découvert, après le référendum de 1995, les dessous nauséabonds du grand « love-in » tenu sur la Place du Canada à la veille de celui-ci. Par contre, les Québécois tiennent de leurs influences britanniques une certaine idée de la légitimité et de ses exigences, comme je l’ai évoqué dans l’ouvrage que j’ai écrit (La prochaine étape : Le défi de la légitimité) et si vous écrasez cet orteil-là, vous déclenchez des réactions adverses, comme Lise Payette s’en est rendue compte pendant le référendum de 1980 avec les « Yvette ». Enfin, les fédéralistes jouent des peurs que nous inspirent notre rapport à l’économie à l’américaine pour nous dissuader d’opter pour l’indépendance.
Et selon les prédispositions, la formation et les expériences de chacun, le dosage pourra varier. Un peu selon le modèle décrit par le psychiâtre américain Eric Berne, le père de l’analyse transactionnelle. Ainsi, certains Québécois sont plus Français que d’autres, d’autres sont plus Britanniques, et d’autres plus Américains. Et l’immigration ne fait que compliquer l’équation.
Notre histoire fourmille d’exemples où peut se vérifier cette théorie. Il serait temps d’en faire bon usage plutôt que de découvrir à chaque fois après le fait comment elle a pu jouer pour ou contre nous.

