Après les élections fédérales

Le Québec qui nous attend

samedi 14 mai 2011

Mon « vote utile » n’était pas contre mon député bloquiste, mais il a contribué à sa défaite.
 : Archives Reuters

La montée en force du Nouveau Parti démocratique était souhaitée par nombre de souverainistes progressistes comme moi. Mais pas au prix d’un tel balayage du Bloc québécois. Québec solidaire avait d’ailleurs appelé à voter pour des candidats progressistes, qu’ils soient bloquistes ou néodémocrates. Aurais-je voté pour la candidate du NPD si j’avais su que mon député et ami Gilles Duceppe était en danger dans sa circonscription ? Sans doute pas. Mais aujourd’hui, je m’en confesse, je n’ai aucun regret. Celle pour qui j’ai voté, Mme Hélène Laverdière, fera une excellente députée pour le Québec.

N’empêche, je suis triste pour Gilles et tant d’autres de ses collègues. Duceppe ne méritait pas ça. Mon « vote utile » — anti-Harper et destiné à renforcer la montée du NPD au Canada — n’était pas contre mon député bloquiste, mais il a contribué à sa défaite. Il semble que de nombreux autres électeurs souverainistes ont vécu la même expérience. Expérience électorale singulière qui fait ressortir deux problèmes majeurs qu’on doit aborder avec franchise dans le mouvement indépendantiste : 1- les effets du vote utile ; 2- l’épuisement politique d’une certaine orthodoxie souverainiste.

Les revers du vote utile

Les résultats du 2 mai s’expliquent d’abord par un déplacement rapide d’une partie importante de l’électorat du BQ (4 sur 10) très majoritairement vers le NPD. Le BQ est passé en cinq semaines de 40 à 23 % d’appui. Cinq semaines plus tôt, une partie importante des 17 % d’électeurs qui ont abandonné le BQ était indépendantiste ou nationaliste. Ont-ils abandonné en masse leurs convictions souverainistes ?

Ce n’est pas plausible, on ne change pas de conviction de façon aussi abrupte. Le Bloc a été plutôt victime d’un déplacement massif de son électorat, dont une partie importante a « voté utile ». Le vote utile se base sur les calculs politiques de chacun, pas sur les convictions. Mais les résultats du 2 mai illustrent surtout l’aberration de ce type de vote, produit de notre scrutin non proportionnel. Le BQ a recueilli le quart des votes, mais obtient seulement le vingtième des sièges. Pour ceux qui préféraient oublier la nécessité de réformer le mode de scrutin « démocratiquement infect » du Québec, il faut maintenant saisir le danger que constitue pour n’importe quelle formation souverainiste l’absence d’un scrutin proportionnel.

Or, pour expliquer la vague orange qui a gagné le Québec le 2 mai dernier, d’autres raisons ont aussi été évoquées — complémentaires ou pas avec le vote utile : hostilité contre Harper ; lassitude envers le Bloc, soit parce que tenu pour responsable d’une impasse stérile à Ottawa, soit parce que trop associé au PQ, dont l’attentisme déçoit ; le goût aigu du changement associé au rejet des élites politiques régnantes ; nouvel ancrage électoral suivant un axe gauche-droite plutôt que souverainiste-fédéraliste, surtout chez les jeunes, etc.

Ces éléments d’une nouvelle dynamique électorale ont leur équivalence dans le paysage politique québécois : émergence d’un nouvel ancrage électoral gauche-droite ; rejet massif du gouvernement Charest ; manque d’enthousiasme envers le PQ, perçu par les uns comme appartenant à l’élite au pouvoir, et qui en désole d’autres par son refus d’engager le nécessaire combat pour l’indépendance.

Une possibilité vient alors à l’esprit : la dynamique électorale qui a poussé des milliers de souverainistes à voter de manière non orthodoxe et à créer la vague orange pourrait se reproduire aux élections québécoises. Mais à l’avantage de qui ? Tout le monde pense à QS, mais notre formation a encore un long chemin à faire avant de susciter un tel engouement. Cependant, aucun parti ne peut désormais se considérer comme propriétaire du vote souverainiste. Avec tous les acteurs en jeu et à venir sur l’échiquier électoral québécois, aucun parti n’est à l’abri des revers du vote utile et des aberrations du mode de scrutin actuel.

La stratégie souverainiste orthodoxe s’épuise

Un autre constat qui découle de la nouvelle dynamique électorale est que la défaite du BQ n’est pas tant la défaite de ses artisans ou de l’appareil que l’épuisement de la stratégie que la direction du mouvement souverainiste a poursuivie sur la scène fédérale à travers le BQ. Cette stratégie pour l’indépendance érigée en orthodoxie par plusieurs leaders souverainistes a été résumée ainsi par M. Duceppe devant le congrès du PQ en cours de campagne électorale : « Faire élire un maximum de souverainistes à Ottawa [...] pour la prochaine étape, faire élire un gouvernement du Parti québécois à Québec [...] [puis] tout redevient possible en matière de souveraineté ». Cette orthodoxie a été lâchée par un nombre important d’électeurs souverainistes et le projet par étape est lézardé.

La situation peut en décourager certains. Mais tout en évitant les faux-fuyants, il faut se rappeler Miron : « avec ma tête de tocson... ma tête de semelles nouvelles j’ai endurance, j’ai couenne et peau de babiche ». Ceux qui ont agi depuis 20 ans selon une stratégie d’indépendance basée sur l’aliénation du Canada ont eu sans doute raison d’essayer. Mais l’approche a échoué ; il est temps d’en essayer une autre. Et celle-ci ne peut être strictement électorale, tirée par le haut, par des députés à l’affût de furtives conditions gagnantes.

Le Québec, ce pays de projets

Le Québec, ce pays de projets qui nous attend, ne peut naître que de la ferme volonté de notre peuple et des rêves qui le nourrissent. La marche du Québec vers son indépendance ne peut carburer au ressentiment. Il faut donc imaginer une stratégie où les gestes posés pour le Québec visent une « rupture de dépassement ». Innover socialement et économiquement. Prendre le virage écologique et politique qui puisse révéler le potentiel emballant de la liberté à notre propre peuple.

Elle doit être positive et passer nécessairement par de vastes mobilisations populaires. Québec solidaire l’imagine dans le cadre d’une assemblée constituante, ce qui assure un rapport de
force redoutable et une légitimité convaincante. (Consultez le site www.paysdeprojets.org pour plus de détails).

Ce sera à notre peuple de décider. Et quand on en aura décidé, puisque toute indépendance entraîne des négociations pour de nouvelles collaborations et ententes, le Québec aura tout intérêt à ce qu’émerge un Canada plus ouvert sous le leadership de gens de principe, généreux et ouverts — comme Jack Layton et le NPD, qui ont pris l’engagement de respecter notre droit à l’autodétermination.

***

Amir Khadir, député de Mercier et porte-parole de Québec solidaire


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Recomposition politique au Québec - 2011

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