La canonisation du Frère André (1845-1937) nous rappelle qu’il était illettré comme la plupart des Québécois de sa génération. Le manque d’éducation a longtemps été perçu comme une tare nationale, une véritable honte, LA cause première de notre (relative) pauvreté, de tous nos retards. Une tare que la Révolution tranquille allait enfin éradiquer avec ses immenses polyvalentes et ses nombreux cegeps semés aux quatre coins du Québec. On oublie évidemment que tout le tiers-monde, début 20e, était encore plus illettré que notre Dédé et que, dans le monde industrialisé, seules les élites étaient scolarisées. Comme icite dans nos collèges classiques. Passons. Passons au 21e.
Qu’ont en commun Céline Dion, Ginette Reno, Mario Lemieux, Gilles Villeneuve, Armand Bombardier et Guy Laliberté, les plus belles réussites québécoises à l’étranger ? Z’ont jamais fini leur secondaire ! Ce sont de gros drop-out, des quasis-illettrés, des "illettrés fonctionnels" qu’on dirait dans le nouveau jargon des logues (parait que 42% des Québécois ne savent toujours pas lire selon ces nouveaux critères, Jean-Daniel nous l’a rappelé récemment ; on peut se consoler en pensant qu’en Suisse c’est 43%...) Leur "illettrisme" ne les a nullement empêchés d’atteindre des sommets inouis qui font rêver bien des post-docs qui survivent sur les prêts et les bourses....
Qu’est-ce qui explique le succès phénoménal de nos super illettrés ? La passion et la pratique. La passion de leur art. Et la pratique très tôt dans leur vie.
Dans son 10,000-Hour Rule, Malcolm Gladwell a examiné les facteurs qui contribuent au succès d’un individu. Au succès de très haut niveau s’entend. Il a découvert la règle des 10,000 heures, le temps qu’il faut pratiquer et s’exercer pour devenir un grand maitre dans son domaine. Un super-champion.
Ginette Reno chantait dans les bars à 13 ans. Gilles Villeneuve conduisait sur les genoux de son père à 10 ans. A 5 ans, Céline Dion chantait sur la table de ses parents. Mario Lemieux patinait à 3 ans. Armand Bombardier détruisait les poupées de ses soeurs pour voir comment elles étaient faites. Avant d’être une question d’études et de diplômes, le succès professionnel est d’abord une question de pratique et de passion.
On fait tout un plat sur le décrochage scolaire, surtout celui de nos gars. C’est devenu la nouvelle tare, l’ennemi national numéro un. Ayant étudié 20 ans (presqu’autant que M. Barberis...), dans 4 universités (presqu’autant que M. Barberis), je ne ferai certainement pas l’éloge des décrocheurs. Mais l’éducation n’est pas tout dans la vie. Avant de mettre du plomb dans la tête de nos gars, si on les poussait d’abord au bout de leurs passions ?
PS : J’aurais pu ajouter Robert Lepage, Alexandre Despatis et André Mathieu à la liste de nos super illettés. Ils ont à peine complété leur secondaire.
