« Le Diable de Saint-Hyacinthe »

dimanche 9 mars 2008

Télesphore-Damien Bouchard (1881-1962) fut l’une des plus grandes - et sympathiques - figures du combat pour les libertés, la modernité et le progrès social au Québec.

Député de Saint-Hyacinthe (1912-1944), président de l’Assemblée législative du Québec (1930-1935), chef de l’opposition officielle au régime rétrograde de Duplessis (1936-1939), ministre le plus influent du gouvernement progressiste d’Adélard Godbout (1939-1944), premier président d’Hydro-Québec (1944), puis enfin sénateur à partir de 1944, il fut un vrai chef de file pour l’aile progressiste du Parti libéral.

Farouche défenseur de la laïcité, Bouchard lutta pour bouter l’Église en dehors de la scène politique, des services sociaux et de l’éducation publique. À ce titre, il était la principale bête noire des tenants du clérico-traditionalisme et du nationalisme sectaire - d’où le surnom dont Duplessis l’avait affublé en pleine Chambre : « Le Diable de Saint-Hyacinthe », ce qui n’avait rien d’humoristique à l’époque.

Champion de la modernisation de l’éducation, il fut aussi l’instigateur de lois protégeant les droits des travailleurs et, durant la Grande Dépression, il fit adopter des mesures soulageant les démunis et sans-travail.

Bouchard était aussi un infatigable promoteur du droit de vote des femmes. Alors que le clergé persistait dans sa virulente campagne contre le projet de loi présenté en ce sens par le premier ministre Godbout, en 1940, ce dernier alla jusqu’à menacer de démissionner de son poste pour le confier à Bouchard lui-même. Une telle perspective étant un véritable cauchemar pour les hauts dirigeants de l’Église, il n’en fallut pas plus pour tempérer les ardeurs cléricales, et les femmes obtinrent leur droit de vote.

Télésphore-Damien Bouchard aimait ses compatriotes, il croyait en leur capacité de construire une société moderne et ouverte. En un mot, le combat de ce fils des Lumières visait à faire du Québec le contraire d’une société arriérée et repliée sur elle-même. Pour y arriver, jamais il ne recula devant les attaques, souvent haineuses, des obscurantistes de son temps, qui l’accusaient notamment d’être un « traître à la nation » - à cet égard, son refus de se laisser ainsi intimider devrait pouvoir en inspirer plus d’un dans le Québec d’aujourd’hui.

Artisan du Québec moderne

Pourtant, ce grand artisan du Québec moderne est quasi inconnu de nos jours.

Cette ignorance a beaucoup à voir avec le fait qu’il s’opposait ouvertement à l’idéologie nationaliste, qu’il jugeait inapte au progrès de notre société. Nous sommes restés ainsi, et durant trop longtemps, privés de l’inspiration de ce combattant qui a pourtant, lui, montré aux Québécois ce que veut vraiment dire « être libre » et « se tenir debout ».

Heureusement, cette lacune a récemment été corrigée. Mais il aura fallu attendre le travail du Dr Frank Guttman, un Anglo-Montréalais, pour que nous soit rendu le souvenir de la vie et des réalisations de Bouchard. La passionnante biographie écrite par le Dr Guttman, intitulée The Devil of Saint-Hyacinthe : a Tragic Hero, a toutefois été jusqu’à présent refusée par les éditeurs francophones d’ici qu’il a contactés. C’est une branche d’un éditeur américain, Barnes & Noble, qui l’aura enfin publiée.

Vous avez bien compris : c’est un éditeur américain qui a publié cette biographie de l’un des plus grands hommes d’État que le Québec ait produits. Espérons qu’au moins un de nos éditeurs devienne conscient du fait qu’il est inacceptable - sinon carrément honteux - que cette biographie n’ait pas encore été publiée ici et en français. De fait, nos nationalistes aiment bien se gargariser de la devise « Je me souviens ». Mais ils ont la mémoire plutôt sélective, c’est le moins qu’on puisse dire, quand il s’agit des figures historiques qui ont le plus lutté pour nos libertés et pour notre progrès, mais qui, « Ô l’atroce infamie ! », s’opposaient au nationalisme sectaire et exclusif qui atrophiait le Québec.

C’est ainsi qu’on prive les Québécois de la connaissance du meilleur de leur propre histoire. Pourtant, le Québec de la première moitié du XXe siècle, c’était d’abord et avant tout celui, résolument moderne, confiant en lui-même et ouvert sur le monde, de Télésphore-Damien Bouchard. Pas celui de Lionel Groulx et des élites qui s’inspiraient de sa pensée réactionnaire, et qui louangeaient les régimes fascistes du temps, tout en promouvant l’instauration chez nous d’un régime autoritaire et arriéré. Et le Québec des Québécois qui, aujourd’hui, sont attachés aux droits et libertés de la personne, à la démocratie, à la tolérance et au progrès social, c’est aussi celui dont Télésphore-Damien Bouchard fut l’un des plus courageux bâtisseurs.

Alors que le surréaliste débat identitaire sur le « nous » fait rage au Québec, je suis fier de saluer un vrai compatriote en la personne du Dr Frank Guttman, non seulement pour son travail remarquable, mais aussi parce que ma patrie est avant tout celle des libertés, et que mon « nous » à moi inclut chacun, quelle que soit son origine ou sa langue maternelle.

***

Daniel Laprès

L’auteur est rédacteur-pigiste.


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