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Le Canada se cherche des mythes fondateurs
Gabriel Thériault
Le Devoir
jeudi 17 août 2006


Libre opinion :

Dans une lettre au Devoir (« Talbot Mercer Papineau, un véritable héros canadien », le 10 août 2006), Brian McKenna, tout en décriant les attaques de Normand Lester contre sa série La Grande Guerre (« Le Canada en mal de héros : de Talbot Mercer Papineau à Justin Trudeau », Le Devoir, le 2 août 2006), habille sa vérité sous le manteau de l’objectivité des faits : la fournaise de la Grande Guerre a fait fondre les deux peuples pour les lier éternellement dans le bel alliage de l’unité canadienne, n’en déplaise à Lester.

McKenna n’est pas le seul à penser ainsi. Comme d’autres, il cherche à créer une nation alors qu’il y en a deux ; pour ce faire, suivant les traces des nations européennes, il est de ceux, parmi les ténors fédéralistes, qui inventent des mythes historiques fondateurs. L’histoire sert le présent, elle aplanit les différences, tronque les oppositions, pour créer l’unité passée et présente.

McKenna veut voir dans le volontarisme des Québécois à se sacrifier outre-mer la preuve de l’amitié entre les deux peuples : « [...] plus de 15 000 Canadiens français se sont portés volontaires pour combattre et mourir aux côtés de Canadiens anglais » ; il en tire des conclusions intellectuellement malhonnêtes.

Puisque son échantillon n’est pas représentatif de la population, nous ne pouvons toutefois pas déduire des sentiments généraux de l’exception. Dans toutes les sociétés démocratiques, il y a des voix divergentes. La chose est saine. Le contraire ne s’observe que dans les sociétés totalitaires, qui étouffent la dissidence.

Oui, il y eut des volontaires prêts à mourir pour le Canada, mais il n’empêche que cette guerre ne faisait ni chaud ni froid à la majorité des Québécois. Une guerre civile menaça d’éclater lorsque le Canada imposa manu militari, par la bouche des mitrailleuses, un accroissement de l’effort de guerre. Ce fut la crise de la conscription.

Ce pauvre Canada enchaîné comme un enfant aux décisions de l’Angleterre, dixit McKenna, avait décidément la liberté et la force d’opprimer un autre peuple. En passant, la liberté est bonne pour tous, pas seulement pour les Canadiens anglais ; celui qui affirme le contraire avoue du même coup, par racisme ou par mépris, qu’il croit que l’infériorité de certains peuples les empêche de goûter pleinement les fruits de la liberté.

L’attachement à la France

Le volontarisme ne signifie pas non plus le désir de mourir pour le Canada. Le silence sur les motivations de ces volontaires est une forme plus évoluée et plus perfide de mensonge politique. Certains s’enrôlèrent pour la solde, d’autres par bellicisme ou par esprit d’aventure (songeons à Olivar Asselin), mais la plupart le firent pour défendre la France. Cette France était beaucoup plus proche dans la sentimentalité québécoise de nos aïeux que nous le sommes d’elle aujourd’hui ; le tricolore fut longtemps l’étendard de nos Saint-Jean ; la population française s’émut de voir son consulat à Québec envahi de volontaires à l’annonce de la défaite de Sédan, en 1870, et put voir, à l’automne 1914, ses réservistes applaudis par la foule des Québécois entonnant La Marseillaise pour les encourager, à Québec comme à Montréal.

Combattre ou mourir pour son colonisateur ne prouve rien de l’attachement profond des coloniaux pour la métropole, sinon qu’il y aura toujours des petits et des collabos qui abdiqueront, éblouis et rampants, devant l’auréole de puissance des grands. La France et la Grande-Bretagne se sont servi de l’aveuglement servile de leurs coloniaux dans les deux guerres mondiales, usant des Indiens, des Arabes, des Asiatiques et des Africains pour recruter de la chair à canon bon marché.

N’importe quel sociologue de la guerre vous dira que deux adversaires placés dans une tranchée boueuse devant des ennemis déchaînés chercheront à s’unir et développeront des affinités pour survivre. C’est une simple question d’instinct, mais de là à créer un mythe fondateur... Ce qui valait sous les orages d’acier de Flandres ne valait pas au pays, où le ciel politique s’obscurcissait des nuages menaçants de la guerre civile.

Le mythe de la Conquête providentielle, légende fondatrice du Canada, suffisait amplement au révisionnisme historique. Inutile d’en rajouter.

Gabriel Thériault
Étudiant à la maîtrise

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